Célébrer en langues ?

Minihi Levenez n°64, 2000, p. 7-41.

Célébrer en langues ?

Conférence de Job an Irien le 29 avril 2000 à Landévennec.

- Place du breton à l’Eglise à l’issue de la guerre

- La Réforme liturgique

- L’enquête de 1973

- Après 1973


Entre 1945 et 1975 s’est joué l’un des actes les plus importants de l’histoire de la Basse-Bretagne. Si la reconstruction, puis le boom économique des années cinquante ont changé pour longtemps le visage extérieur de la Bretagne, une autre évolution, moins immédiatement perceptible peut-être, mais non moins profonde, va bouleverser son visage intérieur, je veux parler d’un double phénomène concommitant, mais non nécessairement lié, la déchristianisation et la débretonnisation.

Laissant à d’autres le soin d’étudier le phénomène de déchristianisation, lié pour une bonne part à l’urbanisation et à l’éclatement de la société rurale, la présente contribution a pour but d’étudier rapidement la place du breton dans l’Eglise et plus particulièrement dans la liturgie, au cours de ces 30 années.

Nous regarderons d’abord les années de l’immédiat après-guerre, 1945-1955, durant lesquelles s’effectue le grand virage; puis nous observerons, entre 1945 et 1975, ce temps très riche de la réforme liturgique et de son application jusqu’après le concile, en nous reportant essentiellement aux indications de la Semaine Religieuse de Quimper et Léon durant ces 30 années.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, voici trois faits de ma vie personnelle qui me paraissent significatifs :

- En 1945 vient au monde ma petite soeur. Les 4 enfants précédents avaient eu le breton comme langue maternelle. A elle, on ne parlera que français.

- En 1957 je crois, des jeunes de la JAC viennent trouver Jean Lhour, le recteur de Bodilis, ma paroisse d’origine, pour lui dire qu’ils cesseront de venir à la grand-messe à Bodilis s’il continue à prêcher en breton ; ils iront à Landivisiau. Et le recteur a dû s’exécuter.

- En 1968, j’invite un ami gallois, Dewi Morris Jones, lecteur à l’U.B.O., à venir faire la connaissance de mes parents. Sachant qu’il avait du mal avec le français, mais que par contre il parlait bien breton, j’avais demandé à mon père de lui parler breton. Quand Dewi est arrivé, il a eu droit, de la part de mon père, à un accueil dans un français digne de l’Académie française ; puis au bout de deux minutes, mon père a dit : “Awalc’h eo, deom e brezoneg bremañ !” (cela suffit, passons au breton maintenant). Il avait prouvé qu’il était un homme.

Ces trois faits suffiraient à eux tout seuls à résumer la situation que nous allons maintenant décrire de plus près.

SITUATION DU BRETON AU SORTIR DE LA GUERRE

Une enquête réalisée par Kenvreuriez ar Brezoneg en 1946 permet de se faire une idée de l’état de la question. Contentons-nous de citer ici quelques phrases de M. Lagrée, qui a étudié cette enquête dans son ouvrage “Religion et cultures en Bretagne, 1850-1950” (p. 263 et 265). Il est clair que la crise est profonde ; il s’agit “d’une rupture que la guerre semble avoir précipitée entre les générations de laïcs mais aussi d’ecclésiastiques entre les groupes socio-linguistiques, et surtout entre les sexes. Le fossé se creuse désormais entre différents niveaux de langue traduisant la fin irrémédiable d’un certain univers culturel et le spectaculaire élargissement des lézardes engendrées par la modernité... Les séminaristes enquêteurs soulignent l’hégémonie du français à la JACF, et plus généralement parmi l’ensemble des jeunes filles qui se révèlent, en 1946, le fer de lance de l’acculturation. Le phénomène est universel et massif, en Léon comme en Cornouaille.”

Ce phénomène est dû pour une part à l’école privée de filles, où les religieuses, ‘‘femmes ayant échappé à la condition rurale et ayant valorisé un capital culturel francophone de part en part” se font les championnes du français avec l’aval des mères. N’oublions pas non plus la séduction de la presse féminine et du cinéma qui ouvrent à d’autres horizons que le monde beaucoup plus clos du breton.

Et M. Lagrée de conclure ainsi son étude de l’enquête : “Ces prêtres ou séminaristes sont sans doute pris de vertige en constatant que ce sont les femmes par qui le mal se propage. Ces femmes... associées à la transmission, à travers les générations, des valeurs les plus sacrées, abattent la dernière des barrières défendant le monde ancien.”

PLACE DU BRETON À L’EGLISE À L’ISSUE DE LA GUERRE

Les missions

Les Missions paroissiales sont, avec les catéchismes, l’un des moyens qui permettent de mesurer la place du breton à l’église au sortir de la dernière guerre. La Semaine Religieuse de Quimper en donne des comptes-rendus réguliers, bien que non exhaustifs. Elle n’indique pas habituellement en quelle langue a été prêchée la mission, mais reprend souvent l’expression de “mission traditionnelle”, ce qui laisse entendre qu’elle est faite en breton.

Dès la fin de la guerre le français s’introduit sous la forme d’une semaine en français après une semaine bretonne à Roscoff et à Brasparts, ou de sermons du soir en français pour les ouvriers à Bourg-Blanc, Pouldreuzic, Laniltud, sans compter celles de St Marc et de Lambézellec où il n’est pas fait mention de breton.

Sur l’ensemble de la période considérée, 1945-1950, 203 paroisses sur 327 auront une mission : 91/131 en Léon, 105/176 en Cornouaille, 7/20 en Tréguier.

La mission a lieu en français, nous précise t-on, dans 17 paroisses de ville : Quimper, Concarneau, Douarnenez, Quimperlé, Carhaix, St Melaine, Camaret, Pont-Aven...

Elle nous est dite partiellement en français dans 47 paroisses, dont 25 en Cornouaille.

Elle n’est spécifiée en breton que dans 29 paroisses, mais ce doit être le cas pour près des deux tiers des paroisses missionnées au cours de ces six années.

Entre les années 45-46 et 1950 l’évolution est évidente : pour les 46 missions de 45-46, seulement 8 intègrent du français; sur les 23 missions de 1950, il y en a déjà 10 où le français est à égalité ou même tend à supplanter le breton.

En 1946, à Brélès, on souligne que “bien que tombant de lèvres cornouaillaises, la Parole de Dieu a été écoutée avec avidité : on la buvait” (p. 369). L’année suivante à Taulé on nous affirme que “les sermons bretons continuent de répondre aux besoins de nos fidèles” mais on ajoute un peu plus loin “il y a eu sermon français tous les jours à 8h du soir, devant un auditoire de plus en plus nombreux” (p. 85).

L’auteur du compte-rendu de la mission de Plabennec en 1948 nous dit, avec une pointe de nostalgie, que “les temps où nos populations étaient uniformément bretonnes sont révolus. Il a fallu établir une mission française” (p. 317).

En 1950, à Primelin, les Pères Rannou, Guillerm et Savina, du fait que les enfants n’avaient que les cantiques français, se demandent “dans quelle langue donner la mission ? La question se posait pour Primelin où la grande majorité de la population est composée de marins de l’Etat et du Commerce, dont le père a passé 15 ou 25 ans loin du pays natal. D’autre part – le fait est là tous les jeunes préfèrent le français, et des vieilles personnes consultées ne craignirent pas de répondre à M. le Recteur, “prenez le français, vous êtes sûrs d’avoir tous les jeunes à la Mission, et ce sont eux surtout qui en ont besoin”. D’accord avec les PP. Missionnaires, il y eut donc un seul sermon breton par jour avec parfois, par ailleurs, des “gloses" en breton et en français” (p. 120).

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Les années immédiatement après 1950 vont accentuer l’évolution. Ainsi pour les 48 missions qui sont données du début 1951 à fin 1954, seulement cinq sont spécifiées “en breton”. A Mahalon on nous précise que la mission est en breton pour les personnes mariées et les personnes agées, et en français pour les jeunes. A Lannilis, les personnes qui participent à la semaine en breton ont plus de quarante ans. Saint-Yvi, Tourc’h, Coray ont leur semaine française. Au Passage-Lanriec et à Sizun il y a des instructions dans les deux langues. En 1953, à la mission française de Brest, Lambézellec fait exception avec sa semaine bretonne.

L’évolution est bien irréversible ; en témoigne le cas de Chateauneuf du Faou. La mission de 1948 était traditionnelle et bilingue avec des fêtes le soir. Le retour de mission de 1954 est prêché par les missionnaires de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle de Rennes, visiblement préférés aux équipes bretonnantes: les diverses réunions particulières, de quartiers ou générales, et les “dialogues” ont remplacé les “Taolennou”. Les temps ont changé et tout le monde sait le français.

Le catéchisme

Les comptes-rendus des missions ne précisent guère la langue dans laquelle est prêchée la mission des enfants. Cependant tout laisse croire que c’est généralement en breton lorsque la mission des adultes est dans cette langue. Excepté sur la côte Sud de Quimperlé à Fouesnant, dans la presqu’île de Crozon, dans l’agglomération brestoise et les villes, presque partout ailleurs, il est clair qu’au sortir de la guerre le catéchisme se fait encore massivement en breton. En témoignent les mentions dans la Semaine Religieuse en 1945 (p. 52) et 1946 (p. 316) des lieux où se procurer les catéchismes bretons, Katekiz Krenn et Katekiz Bihan. Ces mentions sont cependant les dernières: désormais quand la S.R. parlera de catéchisme ce sera uniquement pour promouvoir une évolution du catéchisme français.

Les retraites

Les retraites, habituellement de trois jours au moins, ont longtemps été les temps forts de formation plus approfondie de nombreux chrétiens, jeunes ou moins jeunes, de ce diocèse. Avant guerre, la plupart étaient en breton. En 1945 se tiennent à Lesneven une retraite bretonne pour jeunes filles et une retraite bretonne pour femmes mariées. En 1946 les deux jeunes retraites pour juenes ruraux à Lesneven sont elles aussi probablement en breton, ainsi que celle pour jeunes filles. En 1947 (p. 35), outre trois retraites, visiblement en breton, pour mères, femmes, hommes, on programme une retraite pour jeunes filles en français. Les dernières mentions de retraites bretonnes pour femmes ou pour hommes datent de 1949 (p. 462 et 489). Désormais il s’agira essentiellemnt de retraites d’action catholique, d’où le breton, dans les premiers temps, ne sera pas toujours absent, mais il ne sera plus la langue de la retraite.

Les publications

Il faut remarquer pourtant que les publications au service des chrétiens bretonnants n’ont pas manqué au cours des années 45-50. Dans les années 48-49 paraissent “Buhez hor Zalver Jezuz-Krist” par le père Eugène (1948, p. 406) ainsi qu’une nouvelle édition des Kantikou Brezonek (1949, p. 269). Les mêmes années voient quatre éditions de 10000 exemplaires chacune du livret “An Oferenn heuliet gant an dud fidel” ainsi qu’une brochure pour les veillées mariales en deux versions, française et bretonne, “Intron Varia an holl c’hrasou” (1949, p. 86 et 275). En 1946 était paru “Ar grasou pe ar pedennou evit ar re varo” par Yeun ar Go et les chanoines Pérennès et Favé.

Les revues Feiz ha Breiz et ar Vuhez kristen sont remplacées à partir de 1948 par Kroaz-Breiz dont les sommaires paraîtront régulièrement dans la S.R. ; en 1951 Bleun-Brug remplace à son tour Kroaz-Breiz : il sera assez régulièrement signalé pendant trois ans.

Un rituel en langue bretonne pour le baptême et l’Extrême-Onction voit le jour en 1950, mais en 1954 (p. 160) la S.R. porte cette note : “Un rituel latin-breton a été édité il y a trois ans. Répondait-il à un besoin ? Un très petit nombre d’exemplaires seulement a été demandé jusqu’à maintenant par les paroisses.”

Dans un domaine plus profane, signalons aussi la publication en 1950 de Yez hon Tadou pour l’apprentissage du breton par les Frères Stéphan-Seité et la parution sous la plume de l’abbé Conq, en 1951 (p. 731) de Mojennou ha Soniou”, qui sera longtemps utilisé dans les veillées du monde rural. Mais les nombreuses publications en breton de la J.A.C. sont désormais du passé. Il n’y a ni revues, ni cinéma breton pour concurrencer le flot français et, même s’il y en avait, le public a déjà changé de bord: le contexte socio-économique et culturel ainsi que la guerre 39-45 ont fait basculer le monde breton.

Les pardons

Dans le domaine plus directement liturgique, notons que durant toute cette période de 20 ans, de 1945 à 1965, la coutume pour les pardons est d’avoir le matin à la grand-messe une prédication en breton et l’après-midi aux vêpres une prédication en français. C’est le cas partout : à Rumengol, à Ste-Anne la Palud, au Folgoët, à la Salette, à N.D. des Portes, à Kernitron, à Penhors... ainsi qu’aux pardons des malades. A la cathédrale de Quimper, le pardon breton de St Corentin est célébré à 8 h du matin jusqu’en 1966. Le compte-rendu du pardon de Rumengol en 1949 précise ceci : “A Rumengol, le breton est un petit peu la langue liturgique, et comme un souvenir de famille. Aussi, même si elle est devenue mystérieuse, on l’accepte volontiers, parce qu’on sait bien que l’orateur sacré dit de très belles choses, exactement comme l’officiant qui chante en latin des textes à la gloire du bon Dieu.” (p. 333). Remarquons aussi que déjà les congrès eucharistiques et les célébrations d’action catholique font la part belle au français. Ainsi en 1946, au congrès eucharistique de Pont-Croix, les seuls chants signalés sont des cantiques français et des hymnes latins (p. 198). Mais c’est avec l’application de la réforme liturgique de Paul VI dès 1964 que tout va évoluer très vite. Nous y reviendrons plus loin.

Les chorales

Les journées des chorales permettent à de très nombreux groupes de mieux chanter le grégorien et de mettre en valeur la polyphonie en langue française. Les cantiques bretons n’y ont pas leur place, semble t-il, à part un cantique à Brest en 1951 (p. 675). Il faut attendre 1959 pour qu’apparaisse une réaction. Voici quelques phrases du compte-rendu : “le chant grégorien y tenait, comme il convient, la première place... Le premier couplet de “Gloire éternelle” fut une bonne chose... L’un des grands moments : l’exécution à l’unisson du cantique breton “Spered Santel”. Comment laissons-nous perdre de telles merveilles pour courir après tant de billevesées !” (p. 382).

La Semaine Religieuse

Avant d’aller plus loin dans notre recherche, il nous paraît intéressant de regarder, pour cette période-clé des dix années qui ont immédiatement suivi la guerre, quelle est la place effective donnée au breton dans la Semaine Religieuse de Quimper.

On y trouve régulièrement traduits en breton le mandement de carême et les lettres pastorales de Mgr Fauvel. Par contre ses communiqués à lire en chaire, qu’il s’agisse de la paix, du Bleun-Brug des Saints de 1950, du congrès de la J.A.C. ou de l’emprunt pour la construction d’édifices religieux... ne sont pas traduits. Les seuls à être traduits concernent l’école en 1949 (p. 355) et les élections en 1951 (p. 334). Les déclarations de l’Assemblée des Cardinaux et Archevêques de France subissent le même sort ; les seules à être traduites concernent la paix en 1949 (p. 538) et l’Ecole Libre en 1951 (p. 232). Quant aux Encycliques du Pape, aucune n’est traduite.

A partir de 1952 apparaissent des plans de prédication détaillés pour l’année, et dont le contenu eût été bien utile, s’il avait été traduit en breton, aux prêtres des paroisses où l’on prêchait encore en breton. Ces plans ne sont jamais traduits.

Au vu de tout cela on peut se demander quel est réellement le statut de la langue bretonne aux yeux de ceux qui sont responsables de la Semaine Religieuse ou alors quel est le conditionnement qui empêche les responsables d’être plus libres par rapport aux réalités linguistiques de cette époque. Il paraît déjà clair que, pour l’Eglise diocésaine, la langue bretonne devient un résidu du passé et que sa place dans la liturgie se réduit de plus en plus ; d’autre part, elle n’est plus ou si peu un instrument d’évangélisation, quand elle n’est pas vue comme un obstacle.

C’est ainsi que les comptes-rendus des sessions sacerdotales animées par le chanoine Boulard en mai 1952 ignorent complètement le culturel breton (p. 303). En 1953, l’enquête sur l’état religieux du diocèse précise “qu’il n’est pas toujours facile de concilier les aspirations des divers milieux, en ce qui concerne les horaires et la langue.” Parmi les causes d’une certaine déchristianisation, elle signale “la diversité de langue rendant plus difficile la prière en commun” (p. 818).

LA RÉFORME LITURGIQUE

C’est dans ce contexte qu’apparaît le grand travail de réforme liturgique, qui va rapidement bouleverser le paysage liturgique et, en raison de l’air du temps, emporter tout autant le latin et le breton. De l’ensemble “Consolamini - Minuit chrétiens - War ar menez ar bastored” il ne restera au bout de quelques années qu’un univers quasi-uniformément en français, tant dans le monde rural qu’en ville. S’il y eut un temps où l’on pouvait parler de messes F.L.B., c’est à dire français-latin-breton, ce ne fut qu’une période de transition où l’ensemble de ce qui était dit, lu et proclamé était déjà en français, tandis qu’il restait quelques chants de l’ordinaire en latin et quelques cantiques en breton. Ce temps est quasi partout révolu depuis longtemps : les résidus latins n’ont guére plus de succès que les résidus bretons, mis à part un certain nombre de pardons ou de pèlerinages depuis une dizaine d’années ; mais ceci est une autre histoire !

Venons-en donc à la réforme liturgique. Elle s’engage timidement sous Pie XII en 1952 par l’ordo Sabati Sancti, et la SR de Quimper publie le texte breton de la Rénovation des promesses du Baptême, qu’elle reprend en 1954 lors de la publication du texte sur la Vigile Pascale. Le nouvel ordo de la Semaine Sainte devient obligatoire en 1956. Le “Directoire pour la Pastorale de la Messe à l’usage des diocèses de France” publié la même année entre en vigueur au 1er janvier 1957. La mise en application des nouvelles rubriques du bréviaire et du missel, publiées par Jean XXIII, date du 1er janvier 1961. Puis vint le Concile en 1962 et en 1964 la Constitution Liturgique de Paul VI, suivie des trois ordonnances de l’Episcopat Français sur la Liturgie.

Le SR de Quimper publie cette même année 1964, le 26 juillet, une ordonnance de Mgr Fauvel sur l’usage de la langue bretonne dans les actions liturgiques, autorisée “selon les mêmes règles et dans les mêmes limites que la langue française.” (p. 88 et 483). Déjà en 1954, dans son Directoire sur la Messe, en un temps où l’habitude se prenait depuis quelques années de lire les traductions des lectures, Mgr Fauvel recommandait cette pratique : “C’est pourquoi nous souhaitons que les oraisons, l’Epitre et l’Evangile soient lus en français ou en breton à condition que soient observées les règles liturgiques.” Un nouveau communiqué sur l’emploi du breton dans la liturgie paraît le 12 mars 1965, mettant le breton sur pied d’égalité avec le français.

Qu’en est-il dans les faits ?

A partir du 14 février 1964 paraît régulièrement dans la SR un article intitulé “pour une meilleure célébration de la Liturgie” qui donne des indications pratiques pour les célébrations. Pour certains dimanches, cet article fournit, outre les cantiques français, des indications de cantiques bretons en vue des paroisses bretonnantes. Du carême à la Trinité, les suggestions sont régulières pour le français et concernent chaque dimanche et la semaine sainte. Pour le breton, elles ne concernent que les 1er, 3ème et 4ème dimanches du carême, la procession des rameaux et la procession aux fonts baptismaux dans la Veillée pascale ; rien n’est indiqué pour tout le temps pascal. A l’Ascension, on propose à la communion “Jezuz pegen braz ve” en indiquant qu’il “n’est pas interdit, avant le chant de chaque couplet, d’en donner la traduction”. On trouve d’autres indications pour la Pentecôte et la Trinité. Le français par contre utilise beaucoup les airs bretons pour créer de multiples refrains psalmiques ; on se demande un peu pourquoi il n’était pas possible d’inventer en même temps, sur ces mêmes airs, des refrains psalmiques bretons.

C’est en 1965 qu’on trouvera dans la SR des refrains psalmiques bretons pour le carême, la Passion et le dimanche de Quasimodo. Le dernier article de cette année-là “pour une meilleure célébration de la Liturgie” de l’Avent et de Noël ne fait plus mention de breton. Cette même année 1965 la SR du 12 mars dit ceci : “nous apprécierions aussi la collaboration de tous ceux et celles qui, sur des mélodies bretonnes, adapteraient des textes liturgiques en français ou en breton. Seule la collaboration de tous peut refaire sous une autre forme ce qui a existé dans le passé.”

En 1966, la prière universelle et les monitions ne paraissent qu’en français; la sélection de cantiques pour le temps pascal ne concerne que le français (p. 187).

Dans son discours d’adieu à Mgr Fauvel, Mgr Favé déclarera : “Vous avez toujours encouragé l’usage et le maintien du breton. Le texte breton de votre lettre pastorale était de moins en moins lu dans les paroisses, mais vous teniez à le publier comme un hommage à notre vieille langue et à ceux qui la parlent” (p. 167). Si Mgr Favé a raison en parlant de la lettre pastorale, qui ne sera plus désormais publiée qu’en français, il n’en va pas exactement de même pour le reste. S’il est vrai, au plan des principes, qu’effectivement Mgr Fauvel a encouragé l’usage du breton, ne serait-ce qu’en choisissant Mgr Favé comme auxiliaire, la réalité est un peu différente ; nous le voyons bien dans la SR : le breton n’est pas sur un pied d’égalité avec le français, il est définitivement le parent pauvre.

Les traductions

Un travail colossal restait à faire pour les traducteurs des textes liturgiques en breton. Une commission interdiocésaine avait été mise sur pied et en 1965 l’ordinaire de la messe était terminé. Il sera publié par la SR le 16 avril 1965, ainsi que le texte du sacrement de pénitence. Au pardon breton de Saint Corentin, pour la première fois, la messe sera dite en langue bretonne : “impression décevante” note le compte-rendu (p. 772). L’année suivante, “les messes bretonnes à la radio marquent un progrès constant, que l’on est heureux de souligner” note le rédacteur de la SR à propos de la messe de la Pentecôte à Plouguerneau (p. 365). Ces messes, radio-diffusées quatre fois par an, dureront jusqu’en 1992.

Le 15 décembre 1966 paraissait “An Oferenn war gan”, un disque des Kanerien Sant-Vaze de Morlaix, accompagné d’un livret comportant deux messes écrites l’une par l’abbé Roger Abjean et l’autre par l’abbé Alain Seznec. C’était pour l’abbé Abjean le début d’une production en breton pour la liturgie qui allait perdurer jusqu’à nos jours : la musique religieuse bretonne lui doit certainement beaucoup.

Mais l’essentiel du travail restait encore à faire. C’est le chanoine Per-Yann Nédélec qui s’y mit. Ses passes d’arme, en 1969, avec Maodez Glanndour, au sujet de la traduction que celui-ci avait faite des quatre évangiles, ne firent que le renforcer dans son choix d’une traduction “compréhensible dans un style aisé et coulant” (p. 618). Ses traductions du lectionnaire breton des dimanches et fêtes parurent dans les 14 premiers cahiers de “Kenvreuriez ar Brezoneg”. Il mourut à la tâche en mai 1971. Ce sont Mgr Favé, le chanoine Elard et quelques autres qui reprirent le flambeau pour de longues années. C’est leur travail, partiellement repris, qui allait être à la base du missel breton paru en 1997. En 1973, Kenvreuriez ar brezoneg en est à son 27ème numéro et sont parus l’ordinaire de la messe et les divers lectionnaires : A,B,C,T.

C’est ce moment que Kenvreuriez ar Brezoneg a choisi pour faire le point sur la situation, 8 ans après la publication du “Communiqué sur l’emploi du breton dans la liturgie” (SR du 12 mars 1965).

L’ENQUETE DE 1973

Notons tout d’abord qu’une sélection des cantiques bretons avait déjà été opérée en 1961 ; cette sélection formait un supplément de 32 pages à insérer dans les manuels des paroisses.

Une nouvelle sélection est réalisée en 1966 ; elle ne bouleverse rien ; elle est une sélection de cantiques déjà connus et ne présente rien de nouveau, à part l’ordinaire de la messe. Elle s’insère comme la précédente dans le manuel des paroisses, mais sans doute pas dans toutes les paroisses, car 263 seulement sur 327 avaient répondu à l’enquête qui permit de réaliser la sélection. L’auteur de l’article dans la SR conclue ainsi sa présentation : “Le cantique breton autrefois plus riche de contenu que le cantique français, s’est trop tôt assoupi sur ses lauriers ; il prend de plus en plus de retard et c’est un lourd handicap pour son avenir... ” (p. 529).

Notons aussi que déjà en 1965 un article de la SR, à propos des pardons, mettait en cause la langue bretonne d’une façon pour le moins bizarre : “La langue bretonne fait problème. Son absence dans les pardons en pays bretonnants est absolument inadmissible. Mais nous ne pouvons suivre ceux qui verraient dans les pardons des rampes de lancement de la liturgie en breton. Un pardon n’est pas un banc d’essai, mais plutôt un témoin de la liturgie du pays environnant avec ses richesses et ses misères. Il n’est que de penser aux vêpres : tant que les paroisses les ont chantées, elles n’ont guère posé de problème. Le Folgoët a maintenu cette année ses vêpres traditionnelles : si le “Dixit Dominus” et le “Laudate” furent chantés par la foule, il n’en alla pas de même des trois autres psaumes autrefois sus par cœur. Rumengol et Sainte-Anne la Palud, tirant la leçon des années précédentes, ont abandonné les grands tons ; par quoi les ont-elles remplacés ? par les psaumes français connus partout (99 Acclamez le Seigneur, 129 Des profondeurs, 135 Rendez grâce au Seigneur), et non par d’autres musiques plus festives.” (p. 552). Ce petit texte mériterait d’être analysé. Une petite remarque : la ronéo qui marche si bien pour les textes français ne marcherait-elle pas pour les psaumes en latin !

Mais venons-en à l’enquête de 1973. Il s’agit d’un livret de 31 pages, inséré dans la SR du 20 juin 1973. Ce livret comprend une présentation d’ensemble par Mgr Favé, les résultats de l’enquête, un long article de Fauch Morvannou intitulé “Langue bretonne et Liturgie” dont la seconde partie est une étude critique des traductions ; puis nous trouvons divers points de vue et enfin “War hentou nevez” un article sur les nouveautés qui commencent à apparaître.

Les résultats de l’enquête.

Tout d’abord les messes en breton radiodiffusées jusqu’en 1973 : 27 en Léon, 3 en Tréguier, 16 en Cornouaille.

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L’enquête elle-rnême date de mai 1973 ; au questionnaire adressé à tous les doyennés-secteurs, seuls 3 sur 41 n’ont pas répondu.

Les questions portaient sur la fréquence des messes en breton, l’utilisation des nouveaux cantiques, la place de la prédication bretonne et des cantiques bretons dans la messe en français, la célébration des baptêmes, mariages, sacrement des malades et funérailles en breton. Une dernière question portait sur le fait de favoriser ou non la liturgie en langue bretonne et pour quels motifs.

La messe en breton

Notons d’abord qu’elle est inconnue pour 266 paroisses sur 339. En l’espace de 8 ans, 32 paroisses ont célébré la messe en breton une fois ou l’autre, 26 paroisses l’ont au moins une fois l’an et 16 l’ont plus souvent, dont 11 en Léon et 5 en Cornouaille. Remarquons tout de suite la faiblesse de la densité cornouaillaise, le grand vide autour de Quimper et de la côte sud. En Léon le même vide existe autour de Brest.

Les nouveaux cantiques dans ces messes : sur dix réponses à cette question, deux consistent à dire qu’on “n’en sait rien de ces cantiques nouveaux”. Seuls 7 secteurs disent en utiliser deux ou trois.

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La place du breton dans les messes en français
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L’enquête signale 14 cas où le breton a une place dans la prédication, non pas habituellement, mais à de rares occasions, telles que les pardons. Citons le recteur de Saint-Vougay “qui l’a fait à son arrivée en septembre 1968 pendant 5 ou 6 dimanches, jusqu’au jour où les paroissiens lui ont dit que les jeunes ne comprenaient pas assez le breton pour suivre les homélies.”

C’est le cantique breton traditionnel qui donne une petite place au breton dans les messes en français ; c’est le cas tous les dimanches pour 17 paroisses. En fait 29 secteurs sur 38 disent chanter des cantiques bretons soit rarement, soit de temps en temps, soit souvent, mais seulement 5 paroisses disent chanter tout ou partie de l’ordinaire en breton.

La sacramentalisation.

Le résumé parle de lui-même : au total, pour ces 8 années, 9 baptêmes, 8 mariages, quelques célébrations pénitentielles à Brest, Hanvec, Guissény, Plouguerneau, Plabennec. Le sacrement des malades en breton paraît inconnu sauf dans deux cas. Plusieurs recteurs demandent innocemment “où trouver les livres liturgiques nécessaires ?” Quant aux funérailles, l’enquête ne signale que 4 cas exceptionnels.

Favoriser la liturgie en langue bretonne ?

Si 20 secteurs sur 38 disent vouloir favoriser la liturgie en langue bretonne, l’analyse que l’on peut faire aujourd’hui de leurs réponses montre qu’il s’agit non d’un vouloir, mais d’un voeu pieux, car on invoque aussitôt les difficultés : “la diversité de nos assemblées paroissiales”, le “public varié qui s’y trouve rassemblé”, “la présence “d’étangers” à chacune de nos messes.” On ajoute : “il semble qu’on doit répondre aux demandes qui s’expriment, sans l’imposer à quiconque.” Ce qui veut dire sous-entendu qu’on va continuer comme on fait, c’est à dire à peu près tout en français.

Avec le recul du temps, nous aurions du mal aujourd’hui à être d’accord avec l’une des conclusions du rapporteur de l’enquête quand il dit : “Ceux qui mesurent la difficulté d’instaurer une liturgie en langue vivante (une seconde liturgie !), qui n’avait jamais existé, jugeront ces résultats inespérés.” Ces résultats sont-ils inespérés par rapport à la mentalité du clergé ou par rapport au nombre des bretonnants, ou même par rapport à la manière dont ceux-ci perçoivent leur langue ?

Le pourcentage des paroisses où la population a un contact au moins annuel avec la messe en breton (12,3% des paroisses) ne correspond en rien au pourcentage des prêtres bretonnants qui est alors de plus de 80%. Le faible intérêt que manifestent les prêtres pour une place du breton dans la liturgie est lié au peu d’intérêt qu’ils ont pour le breton habituellement. Car si le breton est la langue maternelle de beaucoup d’entre eux, il n’est pas leur langue : ce n’est jamais dans cette langue qu’ils discutent entre eux de problèmes pastoraux, ce n’est pas dans cette langue qu’ils prient, qu’ils lisent, qu’ils étudient ou qu’ils écrivent, à de rares exceptions près.

La langue bretonne n’a pas été la langue de leur formation intellectuelle, spirituelle ou liturgique. On ne chantait pas les psaumes en breton au séminaire ; dès qu’on a pu, on a délaissé le latin et on les a chantés en français. Et ceci est encore plus vrai, si c’est possible, pour les religieuses !

La langue officielle de notre Eglise a toujours été le fançais : il suffit de regarder la Semaine Religieuse, puis Quimper et Léon. Le breton n’y avait de place qu’au plan des lettres pastorales et des mandements de carême, en gros pour le cas où il y ait encore des gens qui ne sachent pas suffisamment le français. II est clair à l’époque (mais est-ce terminé ?) que la lumière vient toujours d’ailleurs, c’est-à-dire de l’Est. En témoigne cette merveilleuse page de la SR de 1961 (p. 493) intitulée “Ce que nous chanterons à Noël.” Sous ce titre, nous trouvons successivement des ordinaires grégoriens avec les références de disques, puis des motets, puis enfin une longue kyrielle de cantiques français au milieu desquels on trouve ces mots : “un noël breton”. Un peu intrigué tout de même par l’absence de titres en breton, je m’aperçois que j’ai omis de lire le sous-titre qui est ceci : “Extrait de la semaine religieuse de Rennes.” Voilà la sélection que la SR de Quimper propose pour Noël. Il est probable que pour la plupart des prêtres cela n’a pas posé problème.

Ajoutons à cela que le poids des cadres et des moules a été prépondérant dans la formation du clergé de ces années d’après guerre. La pensée unique n’est pas réservée à la politique, et la tendance naturelle était donc de basculer dans le tout ou rien, simplement parce qu’on n’avait pas appris la souplesse. On faisait à la rigueur une messe toute en breton une fois l’an, et le reste du temps tout était en français, à part peut-être un cantique. La parole était naturellement française parce qu’on n’avait pas appris qu’on avait la chance de posséder deux langues et qu’on aurait pu passer d’une langue à l’autre, simplement et sans difficultés. Les prêtres n’étant pas libres par rapport à cette question de langue, comment auraient-ils pu avoir cette liberté dans la liturgie. Il eût fallu apprendre à dire “et“ “et” comme aimait à le dire Mgr Barbu. Le terme même de bilinguisme n’avait pas encore cours chez nous. Au vu de tout ce qui pesait et pèse encore sur la mentalité du clergé, on peut peut-être dire que les résultats en 1973, si maigres soient-ils, paraissent inespérés.

Résultats inespérés par rapport au nombre des bretonnants ? Citons ici l’article de Fanch Morvannou dans ce même rapport : “On peut simplement estimer que le clergé a délaissé le breton trop rapidement et d’une manière trop systématique. Le fait est qu’il existe 500 à 600 000 personnes qui s’expriment habituellement en breton, tout en comprenant le français. Mais comment le comprennent-elles ? Souvent assez imparfaitement, même s’il représente pour elles une sorte d’eldorado culturel auquel elles auraient bien aimé accéder.”

Il fut un temps où il était connu dans le clergé qu’il fallait passer au tout français pour avoir une chance d’accrocher les jeunes, ou au moins d’éviter qu’ils s’en aillent. C’était le temps, qui n’est pas encore terminé, où être bretonnant c’était être “plouc” et il n’y avait pas en Bretagne pire injure que celle-là.

En 1973, nous sommes 5 ans après 1968. Glenmor et Stivell ainsi que le “Comment peut-on être Breton” de Morvan Lebesque ont commencé “da jench penn d’ar vaz”, à changer le cours des pensées et à distiller une forme nouvelle d’affirmation de la bretonnitude. Il faudra encore plus de trente ans pour que la vaguelette devienne vague, puis marée. Cette marée qui monte aujourd’hui dans la société civile est en grande partie l’oeuvre de jeunes de cette époque-là.

La plupart des bretonnants adultes de l’époque en étaient à leur maturité française et n’avaient que peu de respect pour leur propre langue qu’ils ne cherchaient en aucune manière à promouvoir. Aussi ne voyaient-ils pas d’un mauvais oeil l’emploi massif du français dans la liturgie, même s’ils s’en donnaient à cœur-joie lorsqu’un cantique breton leur était proposé. Seuls ceux qui d’instinct résistaient à l’uniformisation, voyaient les choses autrement ; après quelques refus polis, ceux-là prenaient délicatement la porte de sortie de l’église. Ils avaient le tort d’avoir raison plus de trente ans trop tôt.

APRES 1973

Contrairement à ce que certains auraient pu penser, la situation de 1973 ne va pas aller en s’améliorant. Si les ouvrages liturgiques bretons sont au point dès ce moment, et le nouveau Quimper et Léon les signalera régulièrement en 1974 et 1975, cela ne semble pas avoir eu pour effet d’assurer une plus grande place du breton dans la liturgie : celle-ci reste et restera exceptionnelle jusqu’à nos jours.

Il faut pourtant dire que l’élan fourni par “Kenvreuriez ar Brezoneg” en particulier dans le sens d’une rénovation du cantique breton, ne va pas s’arrêter de sitôt. En 1975 voit le jour une nouvelle édition des “Cantiques bretons harmonisés” comportant une trentaine de nouveaux cantiques. Après les deux disques “An overenn war gan” et “Joa d’an Anaon” de l’abbé Roger Abjean, déjà parus, cette même année sort le 1er disque de la collection “Hag e paro an Heol” sous l’égide de Michel Scouarnec et d’une nouvelle équipe. Trois autres paraîtront plus tard, ainsi que deux cassettes pour les enfants. Dans les journées annuelles de chant liturgique, Michel Scouarnec mettra son point d’honneur à faire apprendre deux nouveaux cantiques bretons. Ce n’est donc pas la matière qui fera défaut, mais la volonté, en raison d’un manque d’intérêt.et d’une certaine difficulté intérieure à accueillir et faire une place à ce qui est différent.

Dans le cadre de cette étude, nous n’avons pas parlé de l’homme immense que fut Mgr Favé, du travail patient du Bleun-Brug, ni de l’évolution de celui-ci sous l’égide d’un président visionnaire formé à l’école du Père Lebret. Ce nouveau Bleun-Brug, né en 68, sera trop peu suivi par les prêtres qui à l’époque s’intéressent encore au breton : il aura au moins eu le mérite de montrer qu’on peut être breton bretonnant et homme de son temps.

Nous n’avons pas non plus parlé de Landévennec dont la renaissance en 1950 fut l’heure de gloire du secrétaire du Bleun-Brug, le frère Visant Seité. Il en attendait beaucoup au plan de la langue liturgique et de la culture religieuse bretonne. Il fut déçu. Le père Félix Colliot, qui savait ce que l’abbaye devait au Bleun-Brug, tenait cependant à avoir les coudées franches pour une vie monastique qui, selon l’air du temps, n’intégrait que très peu le breton. Son successeur, le Père Jean de la Croix Robert, était français, et malgré toute l’amitié que je lui porte, je dois reconnaître qu’il n’a jamais compris qu’il peut y avoir unité dans la différence reconnue et partagée jusque dans la prière monastique. Après les fêtes du 15ème centenaire de Landévennec en 1985, c’est pourtant lui qui a su mettre en place le magnifique pardon breton de saint Gwénolé que nous connaissons.

L’abbaye d’aujourd’hui a su relever une partie du défi culturel par sa magnifique bibliothèque, par le congrès annuel du CIRDoMoC et par son musée. Reste le défi liturgique.

Le temps a passé et le monde du Finistère a beaucoup changé ces dernières années. La Bretagne n’a jamais connu autant de festou-noz ; elle n’a jamais produit autant de musique de qualité ; il n’y a jamais eu autant de cours de breton. Le nombre des élèves à Diwan ou dans les écoles bilingues augmente régulièrement, signe évident d’un renouveau. Alors que diminue inexorablement le nombre des bretonnants de naissance, voici que s’amorce sérieusement une prise de conscience de la valeur de la langue, de l’histoire et du patrimoine religieux et artistique de la Bretagne. Un mouvement est en route, et l’Eglise est très peu partie prenante de ce mouvement, car il s’est développé en dehors d’elle, quand ce n’est pas contre elle. Il suffit pourtant de bavarder avec ces nouveaux militants pour s’apercevoir que beaucoup attendent une parole de notre Eglise.

Or, trente cinq ans après la Réforme liturgique, nous n’en sommes pas encore au point où chaque prêtre, chaque équipe liturgique se poserait, avant toute célébration, la question de savoir comment dans cette célébration faire place à la sensibilité bretonne et à la langue bretonne, afin que personne ne se sente exclu. Combien de temps devrons-nous encore attendre pour que le bilinguisme ait droit de cité dans notre Eglise et que notre Eglise diocésaine invente sa manière particulière de célébrer la vie de ses membres en n’excluant pas la réalité bretonne ? L’abbaye de Landévennec pourrait prendre à bras le corps ce problème déjà pour elle-même dans chacun de ses offices, car la diversité est source de vie et de richesse. Elle sait en faire la preuve en Haïti ; pourquoi ne saurait-elle pas le faire chez nous !

Job an Irien

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