Dom Michel Le Nobletz, pasteur et mystique, 4 mai 2018

Conférence au Conquet, le vendredi 4 mai 2018

Père Hervé Queinnec

chancelier du diocèse de Quimper et de Léon
délégué épiscopal pour les causes des saints


Dom Michel Le Nobletz (1577-1652) n’est pas seulement une grande figure du Conquet, où un magnifique tombeau honore sa mémoire, ni même de Douarnenez où il exerça pendant une vingtaine d’années. Son rayonnement a marqué l’histoire du diocèse de Quimper et de Léon qui se souvient de lui comme d’un grand « missionnaire », inventeur d’une méthode catéchétique originale, donnant une grande place aux images. Il fut également une des grandes figures spirituelles de son temps.


PLAN :
Introduction
1. L’apôtre : catéchiste et missionnaire
    1.1 Une catéchèse de base
    1.2 Une catéchèse d’approfondissement de la foi
2. Maître de vie spirituelle
    2.1 Devenir un « désirant » de Dieu
    2.2 Le sens du mot mystique
    2.3 Influence ignatienne
3. Deux thèmes majeurs
    3.1 Le thème du cœur
    3.2 Le mépris du monde
Conclusion



 Dom Michel Le Nobletz a rendu son âme à Dieu ici au Conquet, le 4 mai 1652, en odeur de sainteté. Sa fama sanctitatis, sa renommée de sainteté, parmi les chrétiens du Conquet, de Plouguerneau et de Douarnenez, n’a jamais cessé depuis quatre siècles. La vénération qui l’entoure est bien réelle (avec l’église Sainte-Croix du Conquet qui abrite son tombeau, la chapelle Notre-Dame de Bon-Secours, son ancienne maison transformée en oratoire après sa mort, qui voit toujours de nombreux fidèles venir se confier à sa prière, les chapelles Saint-Michel Archange de Plouguerneau et Douarnenez qui conservent son souvenir). On se souvient de lui comme catéchiste, comme prédicateur, comme ascète, comme prédicateur zélé, comme inventeur des taolennou, au risque d’oublier qu’il fut d’abord un authentique mystique et un maître spirituel.

C’est à Agen, pendant ses années d’études chez les jésuites, sans doute au cours de l’année 1600, que le jeune Michel le Nobletz eut une vision de la Vierge Marie portant trois couronnes : de virginité, de maître spirituel, et de « mépris du monde » (la scène sera souvent reprise dans l’iconographie le représentant). Voici l’épisode raconté dans la Vie dite manuscrite de dom Michel Le Nobletz, publiée par le chanoine Pérennès en 1934 :

La Vierge « lui présenta trois couronnes, lui disant : Voilà trois couronnes que j’ai demandées et obtenues de mon fils pour vous. La première est de virginité, que vous garderez inviolablement jusqu’à la mort. Quand il sera question de converser avec le prochain, pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, allez et conversez avec toute sorte de sexes et de personnes, vous confiant en la force de mon fils, et je vous donne parole que vous n’aurez aucune attaque contre cette belle couronne que je vous donne. - L’autre est de docteur et maître spirituel ; mon fils vous fera la grâce d’enseigner à plusieurs la doctrine qu’il a prêchée ici-bas sur la terre. – La 3e est celle du mépris du monde, que vous professerez en l’état de prêtre séculier » [1].

La préparation du colloque qui s’est tenu à Douarnenez l’an dernier, sur le thème « dom Michel Le Nobletz. Ar beleg fol. Mystique et société au XVIIe siècle » [2], les deux articles que j’ai publiés dans Église en Finistère [3], et la publication toute récente aux éditions Locus Solus de l’ouvrage Taolennoù. Michel Le Nobletz. Les tableaux de mission, dans lequel les « cartes peintes » conservées à l’évêché de Quimper sont reproduites dans leur intégralité pour la première fois, et dans lequel j’analyse les cartes dites « symboliques » [4] – c’est-à-dire celles qui font appel à tout un ensemble d’allégories, d’emblèmes et de symboles nécessitant des explications complexes, minutieuses, et souvent étonnantes à nos yeux –, m’ont incité à vous présenter ce soir la figure de dom Michel Le Nobletz comme pasteur et « mystique ».

En France, dom Michel est bien connu des historiens du christianisme comme inventeur d’une méthode catéchétique originale, reposant sur des « cartes peintes » (kartennou livet en breton) ou « tableaux énigmatiques » (taolennou digomprenuz) destinés à enseigner la doctrine catholique aux fidèles [5]. On connaissait déjà avant dom Michel le Nobletz les images et tableaux représentant des scènes de la vie de Notre Seigneur et de sa Passion. Depuis le Moyen-Âge, les retables des églises reproduisaient ces scènes évangéliques, permettant d’illustrer un catéchisme historique. Et ici en Bretagne, les calvaires des XVe et XVIe siècles présentaient les mystères joyeux, douloureux et glorieux de Notre Seigneur. La nouveauté de dom Michel est d’ajouter tout un enseignement sur ce que nous devons croire, savoir et faire, en s’appuyant sur des images. Son premier biographe, le R.P. Antoine Verjus, nous en donne la raison :

Michel Le Nobletz « jugeait qu’il fallait aider [le sens de l’ouïe] par celui de la vue en lui présentant des objets qui déterminassent l’esprit et qui lui imprimassent plus distinctement ce qu’on voudrait lui bien faire entendre. Ce furent ces raisons qui lui firent préparer un grand nombre de tableaux, par le moyen desquels il enseignait tous nos mystères et tous les devoirs d’un chrétien d’une manière aisée et agréable à ceux qui semblaient ne les pouvoir apprendre par aucun autre moyen » [6].

Verjus parle d’un « grand nombre de tableaux ». On en a dénombré jusqu’à 70, alors qu’il n’en reste plus que 12, plus deux copies de l’époque, précieusement conservées aux Archives diocésaines à Quimper. Verjus précise même que :

« Il trouva moyen de donner aussi des livres de dévotion, des traités spirituels et des sujets de méditation aux personnes qui ne savaient pas lire en leur faisant peindre dans chaque feuillet de leurs livres des figures, et des hiéroglyphes divins qui leur servaient de caractères pour représenter à leurs yeux et à leur mémoire les sujets sur lesquels il voulait qu’elles exerçassent leur entendement et leur volonté » [7].

Dom Michel lui-même s’en explique :

« La peinture, comme le dit Saint Grégoire le Grand et après lui Guillaume Durand évêque, est le livre des laïcs et des ignorants qui sert à les éclairer plus vivement et à les toucher plus efficacement que la lecture des autres livres » [8].

La méthode utilisée par dom Michel sera reprise et développée plus tard par les jésuites lors des retraites et des missions paroissiales, en particulier par le père Vincent Huby qui inventera la série des douze images symboliques appelées « images morales » ou taolennou.

 1. L’apôtre : catéchiste et missionnaire

 1.1 Une catéchèse de base

L’enseignement donné par dom Michel en s’appuyant sur ses « tableaux énigmatiques » ou « cartes peintes » peut être relativement simple, comme dans la carte des Lois, la carte du Pater, et la carte des Six cités du Refuge. Elles servent pour dom Michel à illustrer l’enseignement du concile de Trente sur les vérités à croire, les sacrements à recevoir, les œuvres à pratiquer. Il le fait évidemment avec son talent, son sens de la formule, et des « énigmes ». Il est impossible au « lecteur » d’embrasser et de comprendre d’un seul coup d’œil les multiples figures et détails de ces cartes. Il faut y être conduit méthodiquement par dom Michel, les prêtres qui l’assistaient à Douarnenez (Antoine Le Pennec, Guillaume Brelivet, dom Pierre Le Bocer), et surtout par les femmes catéchistes qu’il avait formées dans ce but.

La carte des Lois comporte plusieurs niveaux, plusieurs étages. Tout en haut, le Père éternel donne à Moïse les préceptes de l’Ancien Testament, observés par un petit nombre de fidèles, qui sont penchés sur des balustrades au-dessus des nuages. Au-dessous, Notre Seigneur Jésus-Christ donne la Loi nouvelle de l’Évangile à saint Pierre, reconnaissable à ses clefs, lequel transmet à son tour la loi évangélique à dix apôtres. Plus bas, des moines en capuchons et des moniales en coiffes observent la loi des conseils évangéliques. Figurent enfin à gauche le pape sur sa cathèdre, entouré d’angelots, et un roi, avec couronne et sceptre. C’est le pape qui est sur un trône ; par ce simple détail, on voit que dom Michel n’était pas gallican. De l’autre côté, un prêtre prêchant en chaire, et au centre, l’église paroissiale avec un grand clocher et une foule de paroissiens en habits du dimanche ou de fête.

La carte du Pater illustre les huit versets de la prière du Notre Père : la phrase Fiat voluntas tua (que ta volonté soit faite) figure aux pieds de la Vierge Marie, un mendiant avec bâton et bissac accompagne la phrase Panem nostrum quotidianum (notre pain quotidien), etc. Dans la partie centrale de la carte, commandements et actions de grâce sont pareillement commentés par l’image : prier sans cesse, surtout matin et soir, bénir Dieu pour tous ses bienfaits, lui rendre grâce de la création le dimanche, glorifier Dieu tout-puissant et protecteur, méditer les saintes Écritures, n’adorer que Dieu seul, rester fidèle à l’Église pour vivre dans la communion des saints.

De même, les six Cités du refuge illustrent les six armes spirituelles nécessaires au chrétien : disposition intérieure d’esprit filial envers Dieu, baptême, pénitence (dans la colonne de droite), oraison dévote, pardon des offenses, aumône (dans la colonne de gauche) [9].

Il faut probablement ranger ici la carte aujourd’hui disparue de l’arboulin, qui se rapporte à un terme de marine bretonnisé : la bouline est un cordage amarré par le milieu, de chaque côté d'une voile carrée, pour prendre le vent de biais. Aller à la bouline, c'est tenir le plus près du vent, en mettant les voiles de côté. Cette carte était faite, écrivait dom Michel, « pour déclarer familièrement aux jeunes apprentis l'art de la navigation, et après, pour leur donner par mesure, quelques instructions, conformément à leur profession ». Il s’agit de leur donner quelques notions de navigation et de mathématique, mais aussi de catéchèse, avec des comparaisons faciles à comprendre :

« La proue est la Foy…, le gouvernail l’obéissance [aux commandements de Dieu et de l’Église], comme dit le proverbe breton : “An hini ne zeut Ret eus ar Stur, Da goll a rai sur”. “Qui n’obéit au nocher (au pilote), Brise contre le rocher”… Les trois grands voiles, les trois puissances de l’âme [qui sont classiquement : la mémoire, l’intelligence et la volonté]… Le vent qui gonfle les voiles, la grâce de Dieu [c’est-à-dire le don du Saint-Esprit qui sanctifie les croyants]… Le compas que tient le Maistre du navire c’est la raison qui doit conduire le vaisseau, et la pureté d’intention qu’il faut avoir dans tous nos desseins, et toutes nos actions, n’y recherchant uniquement que la gloire, et le service de Dieu… Prenons garde à cette file de rochers affreux, qui nous menacent de notre ruine, surtout s’il y survient quelque tempête, qui y pousse notre navire avec impétuosité. Ces écueils sont les maximes du siècle, et du pays, les mauvaises compagnies, les persuasions et les exemples du monde qu’il faut côtoyer avec beaucoup de soin, si l’on veut éviter le naufrage… On ne les peut éviter sans guides que sont l’Espérance et la Crainte [le respect] de Dieu. Ces deux guides se doivent toujours accompagner l’un l’autre et se perdraient eux-mêmes s’ils se séparaient… Nous arriverons enfin de cette façon à cette Isle délicieuse, au milieu de la Mer pacifique de l’amour divin, Dieu nous en fasse la grâce [10]. »

En cette période dite des Grandes découvertes, influencé sans nul doute par ses lectures des récits de voyages des grands explorateurs, dom Michel compare ici le paradis à une île délicieuse, située au milieu de « la mer de l’Amour divin ». Le bonheur de vivre un jour au paradis, c’est-à-dire avec Dieu, nécessite de traverser cette « mer de l’Amour divin ». Michel Le Nobletz propose une spiritualité exigeante mais néanmoins accessible à tous. Et surtout, pour lui, la vie chrétienne doit être une vie de communion avec Dieu.

En effet, dans ses enseignements, dom Michel insiste d’abord sur l’amour de Dieu : « pour aimer Dieu, trois choses sont nécessaires : la première est qu’il faut connaître Dieu, la seconde est qu’il faut se souvenir souvent de Dieu le jour, et la troisième est qu’il faut unir notre volonté à la volonté divine. » Et pour lui, se souvenir de Dieu signifie faire mémoire « de sa bonté plutôt que de son infinité ou puissance ». Contrairement à l’idée trop souvent répandue, Dom Michel insiste davantage sur la bonté et l’amour de Dieu que sur sa toute-puissance, car le but de la vie chrétienne est de parvenir à la vie unitive des parfaits, l’union de « notre volonté à la volonté divine » évoquée ici par « la mer de l’Amour divin ». Or, selon lui, le moyen d’y parvenir « n’est pas de dire beaucoup de chapelets : la foi, l’espérance, l’aumône et toutes autres choses bonnes et vertueuses ne nous peuvent faire parvenir à notre dernière fin qui est la jouissance de Dieu ; l’unique moyen d’y parvenir est d’aimer Dieu. » Pour dom Michel, l’amour du prochain est inséparable de l’amour de Dieu, c’est pourquoi il insiste aussi sur l’importance des « œuvres de miséricorde spirituelle et corporelle », à pratiquer « joyeusement ». Pour lui, il ne suffit pas de pratiquer quelques bonnes œuvres, de dire des prières, ou de faire des aumônes, il faut aimer Dieu par-dessus tout, et se laisser entraîner par le Christ dans le mouvement de sa Passion et de sa Résurrection [11].

 1.2 Une catéchèse d’approfondissement de la foi

D’autres cartes permettent un approfondissement de la doctrine chrétienne. On trouve ici la carte de la Croix, celle du Miroir du Monde ou Imago Mundi, mais aussi des cartes marines, comme celle des 4 monarchies, des 5 talents, et des Conseils. Le jour où – comme nous l’espérons – dom Michel sera béatifié, j’émets la suggestion qu’il soit déclaré saint patron des cartographes, comme saint François de Sales son contemporain a été désigné en 1923 saint patron des journalistes et des écrivains.

La carte des 4 Monarchies nous montre l’Europe (sans l’Irlande toutefois), l’Afrique du Nord et l’Arabie. Elle permet de raconter l’Histoire sainte, l’histoire biblique, à travers quatre monarchies ou royaumes antiques qui cherchèrent tour à tour à soumettre le peuple d’Israël à leur domination : empires mède puis perse, empire grec d’Alexandre le Grand et ensuite empire romain. Dom Michel y a fait dessiner la main de Dieu créant Adam puis Ève, la tentation ou péché originel, leur expulsion du Paradis, le meurtre d’Abel par son frère Caïn, ou encore l’arche de Noé.

La carte des 5 talents est une carte géographique, figurant principalement le Léon (c’est une carte où le nord se trouve à droite). La ville épiscopale de Saint-Pol est représentée au nord, c’est-à-dire à droite, par le lion de ses armoiries. L’itinéraire débute en bas, sur la gauche, avec l’Église fondée sur la pierre (« Tu es Petrus et super hanc petram aedificabo ecclesiam meam ». Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église – Matthieu 16, 18). Cet itinéraire est double : le premier à gauche tourne en rond, et égare l’impie ou le « mondain » qui l’emprunte vers des flots (représentés par des vagues vertes). A l’inverse, le chemin de droite permet de gagner la Montagne de Dieu (le Ciel), en traversant cinq cités qui sont la foi, la vérité, la science, l’entendement et le zèle. Mais Dom Michel propose en réalité plusieurs lectures : le sens symbolique de ce parcours peut ainsi varier en fonction du public.

Dom Michel nous montre les Amériques dans la carte des Conseils. On distingue très clairement la « Nouvelle Espagne » avec la Californie, la Floride, le Mexique avec l’isthme de Tehuantepec et le Yucatán, l’Amérique centrale avec le lac de Managua et le lac Cocibolca (ou Nicaragua) s’ouvrant sur la mer des Antilles (en réalité ce lac ne s’ouvre pas sur la mer, mais est relié à la côte des Caraïbes par un fleuve, le Río San Juan), le port de Nombre de Dios et l’isthme de Panama, l’Amérique du Sud avec le fleuve Amazone, le Brésil, le Río de la Plata… En revanche, les îles de Cuba et Saint-Domingue ne sont pas représentées. La mention en portugais Nova Granada en haut de la carte laisse à penser que les cartographes du Conquet connaissaient les portulans (cartes de navigation) dessinés par les marins portugais.
Pour comprendre cette carte des Amériques, il faut une clef, qui est le percement de l’isthme de Panama. On voit deux petits personnages s’affairant à ouvrir cette bande de terre, large de « trois lieues », croit savoir dom Michel, ce qui lui permet d’en donner un sens symbolique. Ces trois lieux signifient trois sortes de vices : concupiscence de l’honneur mondain, de la volupté des corps, et des richesses transitoires [12]. Trois pelles sont à leur disposition : le mépris de soi, l’amour de la pauvreté, l’amour de la mortification. Sans cela, il faut faire le détour « par le détroit de Mégaillan où il arrive de fréquents naufrages ». On voit en effet des bateaux de tout tonnage, certains à voiles, d’autres à rames, les uns naviguant, les autres en train de couler…

Une autre carte d’itinéraire, aujourd’hui disparue, la carte de Saint-Martin, montrait l’Église militante comme « le navire de saint Pierre au milieu de la mer ». L’image est classique, mais ce qui l’est beaucoup moins, c’est que dom Michel compare les chrétiens à des marins-pêcheurs, même si cela renvoie à l’Évangile (Mt 4,18-22). Dom Michel évoque en effet le travail des pêcheurs, un travail semblable aux « rets [filets] qui sont en la mer, ausquelz on trouve de bons poissons et des meschantz [mauvais] », pour inviter les disciples du Christ à devenir des apôtres, des « pêcheurs d’hommes ».

Bien connue aujourd’hui, la Carte de la Croix illustre parfaitement cet enseignement. On y voit une grande croix fleurie dont le pied repose sur des fonts baptismaux. De part et d’autre de la croix, trois chemins s’élancent. Une voie large, à gauche, est empruntée par les chrétiens qui veulent arriver au ciel sans beaucoup d’efforts. Un autre chemin à droite, le plus large, est celui des mondains, des hérétiques huguenots et des païens idolâtres. On y voit un païen se prosternant devant une idole, ainsi qu’un pasteur prêchant bible en main sa religion réformée. Tout comme les chrétiens tièdes, eux aussi sont promis aux flammes de l’enfer.
Au centre de la carte, parallèlement à la croix fleurie, se trouve un troisième chemin, étroit et long, qui mène au Salut. On y voit un « bon chrétien » qui porte une croix sur l’épaule, écoute attentivement les propos d’un prédicateur, et acquiert les vertus chrétiennes « par l’amour et la souffrance de la croix ». Des fleurs poussent sur ce « sentier étroit des saints commandements », qui conduit vers le Christ ressuscité. Celui-ci porte les stigmates de sa Passion. La déclaration de la carte de la Croix ne développe pas ce thème de la Passion du Sauveur, mais on sait par Verjus que Dom Michel avait une grande dévotion au Christ souffrant, que « c’était le sujet le plus ordinaire de ses méditations et de ses entretiens », et qu’il faisait méditer la Passion du Christ « tous les Vendredis à ses disciples […] par le moyen d’un tableau qu’il leur avait fait peindre » et qu’il appelait « l’horloge de la Passion ».

Simple à comprendre, le message de la carte de la Croix s’inscrit dans le souci du concile de Trente de rendre la doctrine chrétienne accessible à tous. On peut également se demander si ces cartes ne traduisent pas en langage populaire les deux premières semaines des Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola, même si cette influence a été peu soulignée jusqu’à présent [13].

La carte du Jugement ou Seconde carte Imago mundi [14] – qu’il ne faut pas confondre avec la première carte Imago mundi, qui a disparu, et qui était destinée aux étudiants (pour les mettre en garde contre certains dangers de la vie étudiante [2 Pierre 2,20-21 : Si enim refugientes…], et leur recommander de choisir avec soin leur futur métier ou état), présente les mêmes caractéristiques et le même discours d’ensemble que la carte de la Croix. Elle se lit également de bas en haut. Deux personnages, un pauvre artisan et un homme de qualité, demandent conseil sur leur vocation à un religieux, un prêtre séculier et à un laïc, tous les trois bien âgés. Au-dessus, on aperçoit deux portes, à gauche celle des artisans, et à droite celle « de l’honneur mondain », qui ouvrent sur de grands cercles.

Certains détails sont très proches de nos « bandes dessinées ». On y voit des scènes du quotidien : le paysan cultivant son jardin, un homme qui pêche, un magistrat qui rend la justice, des joueurs de biniou… et plein de petits diables qui mènent en enfer les pécheurs endurcis. Car sans foi profonde, sans amour de Dieu, et sans une vraie charité, l’enfer (en haut à droite) ou le purgatoire (à gauche) guettent ceux qui font le mal ou qui n’ont que les apparences de la religion. Cette carte est pleine de détails, de petites scènes représentant fidèlement un groupe social ou un comportement à dénoncer : l’oisiveté et le libertinage, la prospérité mondaine, l’avarice, l’orgueil, l’arrivisme... Malheureux ceux qui, trop préoccupés à festoyer ou à jouer, sont tombés dans les filets du diable (à gauche, à mi-hauteur). Malheureux ceux qui dansent au son du biniou, ou ceux qui font la guerre (à droite). Malheureux ceux qui se détournent des prédicateurs (en haut à droite). Mais bienheureux ceux qui résistent aux assauts du démon : on aperçoit sur la carte, sur une couronne de nuages, un cavalier armé d’une lance (à gauche), et un homme tenant une épée et un évangile (à droite), qui sauront combattre victorieusement. Voyez aussi l’ange qui vient chercher en haut à gauche les âmes qui sont au purgatoire et prient pour leur salut.

Cette Seconde carte Imago mundi ou carte du Jugement offre elle aussi plusieurs niveaux de lecture en fonction de la culture des personnes qui la regardent, ce qui tout à fait est caractéristique du souci d’adaptation de dom Michel à des publics différents. Chaque personnage, chaque scène de cette carte étaient commentés et expliqués par dom Michel et ses disciples, pour monter les dangers de la vie dans le monde. Le salut y est possible mais il y est cependant plus difficile, tant est dangereux le monde ici-bas ; mieux vaut s’en méfier, ce qui sera le thème d’une autre carte, celle de Babylone que nous examinerons plus loin.

En cette première moitié du XVIIe siècle, dom Michel s’inscrit dans le vaste mouvement de renouveau catholique illustré en France par saint François de Sales, Bérulle, saint Vincent de Paul, saint Jean Eudes… Ce mouvement vise à convertir des hommes de toutes conditions, sans vouloir les faire sortir du monde pour les pousser vers les monastères. Il n’est point question pour dom Michel de condamner en bloc et sans appel la vie du monde, même s’il en voit les dangers. Il prêche et catéchise, mais cela ne l’empêche pas de lancer des œuvres charitables, comme de pourvoir le bourg de Douarnenez d’un maître d’école, ou d’encourager sa sœur Marguerite à faire classe aux filles. Dans la déclaration de la Carte de Babylone, il félicite les prêtres qui abandonnent leurs bénéfices pour « enseigner les enfants » : « Et en troisième lieu est la maison d’un ecclésiastique qui enseigne les enfants, lequel a quitté ses pratiques ordinaires [i.e. ses bénéfices] pour évader les corruptions qu’il voit en sa paroisse » ; sur cette carte, on voit même que cette maison est dénommée Villa Christi : le Christ est présent là où des ecclésiastiques ont le souci d’enseigner aux enfants.

 2. Maître de vie spirituelle

Dom Michel ne se contente pas d’enseigner le Credo, les vérités à croire, les commandements à pratiquer, les œuvres de miséricorde à accomplir, et comment bien se disposer à recevoir les sacrements. Il apprend comment prier, pratiquer l’oraison, progresser dans la vie spirituelle. Les cartes peintes utilisées par dom Michel et ses disciples ne servaient pas seulement pour la catéchèse de petits groupes de fidèles, mais aussi pour nourrir la méditation de pieux fidèles qui venaient faire retraite chez les détentrices des déclarations et des cartes (Une méditation biblique avec parfois, comme dans la Carte mêlée, des références littéraires voire mythologiques).

Notre documentation sur la spiritualité de dom Michel est malheureusement incomplète, puisqu’il ne reste plus que les « déclarations » de cartes, et quelques passages de ses écrits insérés dans ses biographies, celle écrite par Verjus, et celle dite Vie manuscrite, publiée par le chanoine Pérennes. Tous les autres écrits de dom Michel, que son jeune disciple Julien Maunoir avait semble-t-il emporté au collège jésuite de Quimper en 1652, aussitôt après sa mort, ont été dispersés puis perdus après la fermeture en 1762-1763 de la résidence des jésuites de Quimper – comme de tous les établissements de la Compagnie de Jésus en France. L’ouvrage qui aurait le plus permis de mieux comprendre son cheminement spirituel, le Mémorial des bénéfices reçus de Dom Michel, a donc disparu, tout comme le traité qu’il composa sur les perfections admirables de la sainte Vierge, ou la vie qu’il écrivit de sa sœur Marguerite, et les relations qu’il avait rédigées de ses missions, de ses épreuves, de ses expériences mystiques. Notre documentation présente donc des lacunes mais il est cependant possible de retrouver les grands traits de sa spiritualité.

Elle permet d’affirmer que dom Michel n’est pas seulement un catéchiste et un pasteur charitable et zélé, c’est aussi un maître de vie spirituelle. Etudiant à Agen, Michel Le Nobletz fut membre de la petite puis de la grande Congrégation mariale du collège jésuite. Bien plus qu’une association pieuse, les congrégations mariales jésuites étaient de véritables écoles de spiritualité, dont les membres se voulaient des « chevaliers de Marie », des « chevaliers chrétiens ». « On s’y exerce à l’oraison, à la pratique des sacrements, et aussi aux œuvres de charité ». On y entre après une stricte sélection, on en reste membre jusqu’à la mort. Cette spiritualité ignatienne et mariale apprise au sein des Congrégations mariales inspirera toute la vie spirituelle de Michel Le Nobletz. Mêlées à d’autres influences, on en retrouve la trace dans les déclarations dites Carte du chevalier chrétien et Carte du Chevalier Errant, et dans la carte du Désirant, sur laquelle figure un magnifique Psaltérion pour chanter les louanges de Dieu. Dom Michel invite ceux qui écoutent ses enseignements à devenir  leur tour des chevaliers chrétiens, des « désirants » de Dieu, pour chercher et trouver la perfection de l’amour de Dieu.

 2.1 Devenir un « désirant » de Dieu

Une des rares prières de dom Michel qui nous soit parvenue commence ainsi, pour louer et glorifier Dieu :

« Avec cette mienne volonté, je voudrais que tous mes os fussent autant de chandeliers d’or, et que la moëlle d’iceux fût de l’encens ; je le ferais flamber à jamais pour votre plus grande gloire ; mais que serait-ce au prix de ce que vous méritez ?
O si je pouvais faire que toutes les gouttes d’eau de la mer, tous les brins d’herbe qui sont sur la terre, tous les grains de sable qui sont sur les rivages et au fond de l’Océan, que toutes les étoiles qui sont au ciel fussent changées en autant de belles langues, ô que de bon cœur je les y changerais pour vous louer à jamais ! […] »

Dans cette prière, dom Michel nous invite à renouveler notre regard sur la grandeur de Dieu et sa bonté pour nous, à nous laisser éblouir par sa grandeur et sa splendeur, et à contempler celui qui est invisible mais s’est rendu visible en Jésus Christ.

Dom Michel invite aussi à avoir une âme de pauvre (Mt 5,3), et accepter de dépendre de Dieu et de tout recevoir de lui. « Il faut renouveler votre mémoire par un souvenir continuel de la présence de Dieu et de ses bienfaits, de la multitude et de la grièveté de vos péchés, et des perfections du Créateur qui doivent nous le rendre également aimable et adorable. Il faut aussi renouveler votre entendement par la connaissance des choses célestes, et vous devez vous servir pour cela d’une méditation assidue de la loi divine et des maximes de l’Évangile ».

Poète, Dom Michel compare notre âme à un navire qui porte Dieu, mais aussi à « un jardin auquel il faut planter toujours quelque chose vertueuse » pour empêcher les mauvaises herbes d’y pousser. Celles-ci ont des noms forts divers : orgueil, égoïsme, paresse, volonté de puissance… Nous avons à les déraciner pour empêcher qu’elles n’étouffent en nous l’appel à la sainteté que Dieu nous adresse chaque jour [15].

Pour lui, la dévotion, l’oraison, la vie de prière et d’union à Dieu n’étaient pas réservées à des âmes d’élites. Tout chrétien pouvait devenir un homme ou une femme de prière, à condition d’en prendre les moyens. Il n’est pas le seul à le penser et à l’enseigner. Tous les grands saints français du XVIIe siècle ont voulu faire sortir la dévotion des monastères pour la faire passer « des cloîtres dans le monde » [16]. Le XVIIe siècle, ce qu’on appelle le « grand siècle » en France, a véritablement été le siècle de l’oraison. Il n’y a pas de « vie dévote » comme on disait, de vie spirituelle, de vraie vie chrétienne, sans des habitudes d’oraison régulière. Ce fut l’enseignement de François de Sales (qui expliquait que l’on pouvait avoir une vie d’oraison hors des cloîtres, que la vie dévote n’était pas réservée aux religieux et religieuses). Ce fut l’enseignement de Bérulle et de saint Vincent de Paul, deux contemporains de dom Michel Le Nobletz, celui des carmes, des franciscains et capucins, des jésuites… et celui de dom Michel lui-même. Cela avait été un siècle plus tôt la conviction de sainte Thérèse d’Avila, très lue au XVIIe siècle en France. C’est pourquoi l’abbé Henri Bremond, dans son Histoire littéraire du sentiment religieux en France en onze volumes, parle même d’« invasion mystique » pour caractériser le XVIIe siècle français.

 2.2 Le sens du mot mystique

C’est également à cette époque que l’adjectif « mystique » s’est substantivé ; on s’est mis à parler de mystique comme on disait « la dogmatique » pour parler de la théologie [17]. L’adjectif « mystique » est un mot très ancien : il évoque en grec une réalité cachée, voire secrète. Les Pères de l’Église l’avaient utilisé comme adjectif pour désigner ce qui avait trait au « Mystère » du Christ dans les saintes Écritures. Le sens « mystique » de l’Ancien Testament dévoile la manière dont tel passage préfigure le Christ ; à côté du sens littéral et du sens moral, le sens mystique de l'Écriture consiste à montrer ou à découvrir que toute la Bible parle de Jésus-Christ, de sa venue, de sa mort et de sa résurrection. Puis on s’est mis à parler de théologie mystique, au sens d’une connaissance de Dieu ineffable, inexprimable, distincte de l’expérience commune et dépassant le langage. Ainsi aux Ve-VIe siècle, le plus célèbre des traités de théologie de Denys l’Aéropagite (le pseudo-Denys) dont l’œuvre théologique domine le Moyen Age, s’intitule Théologie mystique. Finalement, l'expression « théologie mystique » en vient non plus seulement à désigner un traité, mais aussi une forme particulière de théologie ou d’accès à la connaissance de Dieu. Et l’adjectif mystique sert à qualifier la vie spirituelle, la vie de recherche et d’union à Dieu.

Au XVIIe siècle, l’époque de dom Michel Le Nobletz, l’adjectif « mystique » devient un substantif. On dit : « la mystique » ; ou encore : cet homme, cette femme, est un mystique, une mystique. Mais très vite, dès la fin du XVIIe siècle, à cause de la querelle autour du quiétisme (avec Mme Guyon et Fénelon), ce mot de « mystique » commencera à devenir suspect, pour finalement être banni du vocabulaire spirituel. On utilisera plutôt les mots de dévotion et de piété. On parlera de « littérature de dévotion » ou de « piété » (en attendant que le mot « spiritualité » s’impose après la première guerre mondiale). On parlera non pas de spiritualité franciscaine ou ignatienne mais de « l’esprit de notre père saint François » ou de « l’esprit de saint Ignace » [18]. Et on opposera la « théologie ascétique » et la « théologie mystique », distinction qui correspond à peu près à la distinction traditionnelle vie active : vie contemplative [19]. D’un côté, une théologie de la prière qualifiée d’oraison pratique, méthodique, centrée sur l’individu et sa volonté de progresser dans l’exercice des vertus, avec l’aide de la grâce sanctifiante reçue au baptême. De l’autre côté, la « théologie mystique », réservée aux âmes d’élites, à qui Dieu a accordé des grâces spéciales, notamment le don de la « contemplation » de Dieu et d’« union mystique » avec Lui [20].

Les historiens ont montré depuis le caractère artificiel de ce schéma, de cette opposition entre théologie ascétique et mystique. On préfère parler aujourd’hui plutôt de tendances, ou de traditions, et souligner ce que les grands maîtres spirituels comme saint Ignace, saint Jean de la Croix, saint François de Sales, Bérulle, Lallemant… ont en commun – et que l’on retrouvera donc chez dom Michel [21].

S’il est inexact d’opposer théologie ascétique et mystique, il existe bien différentes traditions mystiques. On peut d’abord distinguer la mystique des ascètes, celle des « pères du désert », ermites et anachorètes dans le désert d’Égypte et de Judée aux IIIe et IVe siècles ; avec une tournure plus pénitentielle, cette mystique ascétique est également celle de saint Colomban (v. 540-615) et des moines irlandais. Il y a ensuite une mystique affective, qui revêt des formes différentes selon les personnes et les époques. Elle commence au XIIe siècle dans les monastères cisterciens, et se développe au XIIIe siècle sous l’influence de saint François d’Assise. Cette mystique affective est ensuite celle du courant de spiritualité appelé Devotio moderna, centré sur le thème de l’imitation de Jésus-Christ, de l’imitation de l’humanité du Christ, et cherchant à allier vie active et contemplation. Née en Flandres et aux Pays-Bas à la fin du XIVe siècle, cette Devotio moderna veut apprendre aux laïcs à faire « oraison mentale » : elle propose une méthode de méditation des Saintes Écritures pour que celle-ci passant de l’intelligence au cœur devienne « contemplation ». Dans le prolongement de cette Devotio moderna mais avec ses caractéristiques propres, en particulier celle du « discernement », des « Exercices spirituels », on trouvera au XVIe siècle la spiritualité de saint Ignace de Loyola, le fondateur des Jésuites.

Il existe également une mystique dite contemplative, qui se distingue un peu de la mystique affective dans sa volonté de parvenir à une connaissance plus profonde de Dieu, à une élévation progressive vers le Créateur. Mais tout cela est subtil, complexe… C’est pourquoi on distingue dans cette mystique contemplative une tendance affective et une tendance spéculative.
Pour la première, affective et christocentrique, celle des Chartreux et du Carmel, l’amour joue un rôle fondamental dans la connaissance de Dieu. Au XVIe siècle, saint Jean de la Croix et sainte Thérèse d’Avila seront très représentatifs de ce courant.
La tendance spéculative insistera pour sa part sur le détachement vis-à-vis du monde sensible, y compris l’humanité du Christ [22].

Il existe donc dans le catholicisme différentes traditions mystiques, dont la mystique affective qui est celle de saint Ignace de Loyola au XVIe siècle, des jésuites en général, et celle de dom Michel Le Nobletz – formé chez les jésuites, mais ayant sans doute aussi été influencé par les franciscains, j’y reviendrai.

Une autre caractéristique du XVIIe siècle, c’est l’exploration de l’intériorité, de la conscience, du cœur humain [23]. Le mot « intérieur », qui était alors un adjectif, devient dans la langue religieuse du XVIIe siècle un substantif [24]. A la suite du père Coton, son ancien directeur spirituel, qui avait écrit un livre dont le titre était : Intérieure occupation d’une âme dévote (1608), dom Michel utilise lui aussi ce mot « intérieur ». Il parle de recueillement intérieur, d’esprit intérieur, d’illuminations intérieures, de l’homme intérieur, de « modestie intérieure et extérieure », de « mortification des sens intérieurs et extérieurs », ou des « vices intérieurs de l’âme » ; il distingue l’amour intérieur et extérieur ; il parle de « château intérieur » pour évoquer le cœur en prière… Et il lui arrive d’utiliser ce mot « intérieur » comme un substantif [25]. Pour nourrir cette vie intérieure, Dom Michel propose de prier à la manière ignatienne en méditant sur les « états » de Jésus à partir des évangiles : dans l’humilité de « la crèche de l’étable de Bethleem, ou entre les bras de sa sainte Mère », dans sa vie publique en Galilée et à Jérusalem, et dans sa mort et résurrection. Rappelons-nous que Dom Michel avait une grande dévotion au Christ souffrant, et faisait méditer la Passion du Christ « tous les Vendredis à ses disciples par le moyen d’un tableau qu’il leur avait fait peindre » et qu’il appelait « l’horloge de la Passion », ce qui est plutôt la marque d’une influence franciscaine et capucine – et montre aussi la liberté qu’il a pu prendre avec l’enseignement ignatien.

 2.3 Influence ignatienne

Formé chez les jésuites, Michel Le Nobletz a été influencé par la spiritualité ignatienne, celle de saint Ignace et des jésuites, mais il n’est pas tout à fait ignatien me semble-t-il, car on trouve chez lui d’autres influences. Ainsi, sa dévotion à la Passion du Christ est un thème davantage franciscain [26] qu’ignatien. Il est donc possible que d’autres aspects de la doctrine spirituelle de dom Michel aient également été influencés par la spiritualité franciscaine, mais ce point reste à creuser par les historiens de la spiritualité. En tout cas il n’est pas bérullien, et ne relève pas de ce qu’on appellera bien plus tard l’École française. Certes, comme Bérulle, il porte un regard négatif sur le « monde » dont les défauts, vanité et orgueil, leurs sont bien connus. Certes, comme Bérulle, il insiste sur la grandeur de Dieu, sur la contemplation des mystères de la vie de Jésus, sur la grandeur du sacerdoce et la sainteté nécessaire pour être un bon prêtre.

Mais pour dom Michel, comme pour saint Ignace, le prêtre est avant tout un apôtre, alors que Bérulle et l’École française souligneront surtout sa mission d’honorer Dieu et continuer la religion de Jésus-Christ sur terre. Dom Michel invite à méditer et contempler les « mystères » de la vie de Jésus, et à l’imiter dans son humanité, alors que la perspective de Bérulle et de l’École française sera différente : les « états » ou mystères de Jésus ne sont pas seulement des thèmes de méditation ou des exemples, mais « des réalités éternelles et toujours présentes, et qui demeurent sources permanentes de grâces […] et de grâces particulières selon la diversité des mystères » [27]. En d’autres termes, pour l’École française, chaque état de la vie de Jésus renvoie à un « mystère » qui suggère quelque chose de sa divinité. Il y a ici tout un champ de recherche à mener pour mieux cerner la spiritualité de dom Michel Le Nobletz, malgré les difficultés que j’ai déjà signalées : la perte d’une partie de ses écrits.

 3. Deux thèmes majeurs

La biographie dit Vie manuscrite de dom Michel mentionne trois points qu’il avait recommandé à l’une de ses dirigées, Mlle de Quisidic : « un très parfait amour de Dieu, un rare mépris du monde, et un zèle très particulier du salut des âmes ». Le zèle missionnaire de dom Michel et de ses disciples étant bien connu, je me contenterai d’examiner ce soir les deux autres thèmes, celui du cœur ou de l’amour de Dieu, et celui du mépris du monde.

 3.1 Le thème du cœur

A plusieurs reprises, dans ses déclarations, dom Michel évoque le thème du cœur. Ainsi, dans le Cahier pour la Carte de l’Enfant Prodigue (Cote C9-2) : « Premièrement, vous voyez l’âme dévote, laquelle porte un cœur flamboyant en la main par ce que la plus grande gloire qu’une âme peut avoir est montrée avoir gardé son cœur pur des biens… ». On retrouvera cette même idée du fidèle montrant son propre cœur dans un geste d’offrande, dans la Déclaration de la Carte de Babylone. Dans l’une des images du bas de la carte, on peut voir un dévot chrétien qui « porte son cœur sur un bâton élevé vers le ciel », pour se souvenir qu’il doit élever son esprit et ses affections vers le ciel pour se recommander à Dieu lorsqu’il est « contraint de hanter le monde ». Il ne s’agit pas du cœur de Jésus, dont le culte n’existait pas encore, mais du symbole de l’âme humaine.

Ce mot de « cœur » est souvent employé dans la Bible et dans le discours chrétien, soit au sens d’âme, soit en rapport avec les facultés spirituelles ou morales de l’homme. Pourtant, l’image du cœur comme symbole à la fois de l’amour profane et de l’amour sacré n’est apparue que tardivement dans l'iconographie occidentale, au milieu du XVe siècle. Elle connaîtra ensuite un grand succès aux XVIe et XVIIe siècles, et sera notamment utilisée pour illustrer des ouvrages et fascicules de spiritualité. Le cœur devient également à cette époque l’attribut iconographique de plusieurs saints, avant de donner naissance au XVIIe siècle au culte du cœur du Christ, du Sacré-Cœur. Dom Michel Le Nobletz reprend à son compte ce symbole biblique et patristique pour montrer l’évolution morale et mystique d’un cœur vers Dieu [28].

Dans son traité sur l’Union de notre volonté avec la divine, dom Michel dit : « toute la perfection d’une âme consiste à aimer Dieu. Ceci vous est représenté par la 2e figure où vous voyez des âmes qui ont été introduites dans l’Église triomphante, tenant dans leurs mains des cœurs enflammés représentant l’amour de Dieu ». Ce thème du cœur est surtout abondamment illustré dans la carte L’exercice quotidien pour tout homme chrétien, au point qu’elle a été surnommée la carte des Cœurs. Cette carte, explique dom Michel, « nous sert d’exercice quotidien et d’entrée pour avoir la connaissance de nous-mêmes et, pour ce, elle nous représente premièrement ce que devons croire, savoir et faire ». « Da lavaret eo euz ar pez so represanet ennha, da gouzout eo, ar pez a dlheomp da entent, da ober, ha da cridi ». Le but est d’aider le chrétien à faire tous les jours des exercices spirituels, c’est-à-dire à examiner sa conscience, à méditer, à préparer et disposer son âme pour chercher et trouver la volonté divine.

Les trente figures de la carte, regroupées en trois séries d’images, aideront à mémoriser cet enseignement spirituel. Cette carte de l’Exercice quotidien inspirera une trentaine d’années plus tard le jésuite Vincent Huby. Il empruntera à dom Michel ces images montrant l’évolution d’un cœur humain d’un état de péché à un état de grâce (avec les péchés capitaux et l’image du diable de la 15e vignette), pour faire réaliser la série bien connue des « Images morales » ou Taolennou.

L’étude de cette carte nécessiterait une conférence entière. Je vous propose donc d’examiner quelques-unes des images les plus significatives pour le thème de notre conférence. La première série d’images évoque l’homme et la doctrine chrétienne. La cinquième image figure l’union de la volonté de l’homme à la volonté divine. Deux cœurs sont engravés l’un dans l’autre pour figurer cette union. On voit que les Tables de la Loi ou Décalogue figurent au centre du cœur de l’homme. Dans la sixième vignette, Bons propos pour fortifier le Cœur, on voit un cœur habité par la colombe de l’Esprit Saint, qu’entourent des cercles concentriques (les bons propos) et différents emblèmes.

La deuxième série comprend douze images montrant l’évolution morale et mystique d’un cœur vers Dieu [29], à travers les trois étapes classiques de la vie spirituelle, appelées, suivant le pseudo-Denys (V-VIe siècles), voie purgative, voie illuminative et voie unitive. Ces étapes indiquent une montée de l’homme vers Dieu au cours de laquelle il se « spiritualise ». Dans une tradition quelque peu moralisante, la voie purgative du converti est associée à la purification des vices ou péchés capitaux. Vient ensuite la voie illuminative des progressants, c’est-à-dire le temps du développement de la vie spirituelle par la progression dans la prière et dans la foi. La voie unitive des parfaits est celle du dépassement de soi, où le chrétien atteint une maturité spirituelle et humaine, celle de l’union de la volonté humaine avec la divine.

Les premières images montrent l’âme souillée par le péché originel, puis purifiée par le baptême, ensuite attaqué par le tentateur, succombant à la tentation, devenant alors « possédée par l’ennemi ». Mais heureusement, le Christ, sous la forme de l’Enfant Jésus, vient frapper à la porte du cœur (c’est la 6e image, Notre Seigneur demandant l’entrée en l’âme), et ayant réussi à entrer, le visite et l’éclaire avec sa lanterne pour en chasser les péchés capitaux. Pendant que l’Esprit Saint revient, Jésus peut alors lui-même balayer le cœur de ses souillures puis le laver par le sang de la Rédemption coulant des plaies de ses mains et de ses pieds (9e image). C’est « ce que notre Seigneur opère en nous par la foi et mémoire de sa Passion, excellence de ses mérites, et par la réception des saints Sacrements. [Ainsi], après que l’âme est passée par la vie purgative, Notre Seigneur commence à l’illuminer par infusion des vertus ». Le Christ peut alors s’installer dans le cœur et y instituer l’amour de la Croix et celui de la Loi nouvelle de l’Évangile (figurée par un livre). La 11e figure présente un cœur enflammé par l’amour de Dieu « après qu’il a vaqué à contempler la loi de Dieu et la mort et passion de Notre Seigneur » ; dans le cœur où se sont fichées quelques flèches, Jésus allume les langues de feu de son amour. La 12e image montre l’« accomplissement des vertus » d’une âme enfin parvenue « au comble des vertus et des contentements spirituels » et à l’union de la volonté humaine avec la divine. Jésus peut se reposer en elle, tandis que des anges insufflent les inspirations célestes. Des anges musiciens chantent la gloire de Dieu. Ce thème de l’union de la volonté humaine avec la divine est important chez dom Michel. Nous prions tous les jours le Notre Père, en disant « que ta volonté soit faite », alors que très souvent, nous pensons en nous-même : que ma volonté soit faite, que Dieu veuille bien exaucer mes prières. La « vie unitive » dont parle dom Michel et tous les grands spirituels, consiste au contraire à parvenir à l’union intime de notre âme et de notre volonté avec Dieu, à l’union permanente et totalement transparente de l’âme plongée dans la vie de la sainte Trinité, qui est l’ultime triomphe de l’Amour dans le cœur de l’homme. Selon l’expérience des grands mystiques, l’Esprit-Saint s’incarne alors dans notre humanité, toute notre humanité, pour la transformer et la ré-animer à la clarté de l’inaccessible lumière du Père éternel.

 3.2 Le mépris du monde

Le thème du mépris du monde est une autre idée fondamentale de la doctrine spirituelle de dom Michel. Son biographe Verjus rapporte que Dom Michel composa trois livres sur le mépris du monde, ainsi qu’un « petit catéchisme du mépris du monde », quatre ouvrages qui ont malheureusement disparus. Selon Verjus, dom Michel appelait le mépris du monde « le trésor caché de l’évangile ».

Dom Michel s’en expliquera en citant l’une des Béatitudes et saint Paul : « Comme est écrit en St Math. Chap. 5 : Beati pauperes spiritu. Or vous ne pouvez avoir cette béatitude, laquelle est le fondement de tous les quatre [sic], sans le mépris du monde ». Il cite également quelques mots de l’épître aux Romains : « Nolite conformari huic seculo » (vous ne pouvez vous conformer à ce monde), d’où le thème de la fuga mundi développé notamment dans la Carte de Babylone, qui sépare par une zone blanche le monde de la foi du monde « mondain ».

De même que la notion biblique et paulinienne de « chair » n’équivaut pas à la notion occidentale de « corps » (distingué de l’âme), la notion biblique de « monde » a une double signification. Les hommes et la création (Genèse 1,10 et 1,31 ; Jean 3,17), mais aussi le péché qui est dans le monde : orgueil, égoïsme, volonté de puissance, dont parle saint Jean (Jn 16,8 ; 1 Jn 2,16). C’est évidemment dans ce dernier sens que dom Michel l’emploie, comme la plupart de ses contemporains. Le terme de « monde » peut également revêtir un troisième sens, celui de vie dans le siècle, dans le monde séculier, opposé au monde de la règle. Or, à partir de la fin du Moyen-Âge, sous l’influence de l’ouvrage L’Imitation de Jésus Christ, véhiculant une spiritualité du contemptus mundi, le deuxième sens (johannique) va entraîner chez de nombreux auteurs une dépréciation du troisième sens. Une spiritualité de retrait et même de rejet du monde va alors se développer. On la retrouve chez dom Michel Le Nobletz, en particulier dans la déclaration de la Carte de Babylone, mais aussi dans ses lettres de direction spirituelle à Mlle de Quisidic ou à sa sœur Marguerite.

Dans une de ses lettres à quelques personnes qui s’étonnaient « de ce qu’il recommandait plus souvent le mépris du monde que la charité, qui nous unit à Dieu », dom Michel répondait « qu’il a cru devoir insister à persuader le mépris du monde plus qu’à recommander cette reine des vertus [la charité], parce que la difficulté qui se trouve dans le chemin de la perfection n’est pas à comprendre que Dieu est infiniment aimable, mais à s’opposer aux charmes et aux fausses douceurs du monde entièrement contraires aux lois de l’amour divin », et que « le conseil du mépris du monde est l’abrégé de l’Évangile » [30].

Contrairement à saint François de Sales, son aîné de dix ans, qui montrera qu’on peut se sanctifier dans tous les états de la vie, qui n’aura de cesse de souligner la beauté et la perfection de la création et de l’univers physique, et développera une spiritualité qui admet la vanité du mode sans en conclure à un « mépris du monde », dom Michel prêche le « mépris du monde », et oppose le « monde mondain » au monde de la foi. Probablement marqué comme beaucoup de théologiens de son époque par les enseignements de saint Augustin, dom Michel pense que le monde est mauvais, car dominé par le démon, le mal et la concupiscence, et opposé à Dieu. Le monde est le royaume du démon, car le péché originel a vicié profondément la liberté de l’homme. « Combien y a-t-il de choses que le monde aime et recherche principalement ? Trois. Qui vous l’a dit ? L’apôtre saint Jean. Quelles sont ces trois choses ? La concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux, et l’orgueil de la vie. Est-il nécessaire de mépriser et de fuir le monde ? Oui, si nous voulons être sauvés » [31].

Cependant, il semble bien que dom Michel, malgré les excès de ses jeunes années, dont il se rependra à la fin de sa vie, doit être rangé parmi les rigoristes tempérés. Sa vision assez sombre d’un monde pécheur ne lui masque cependant pas que le monde a été créé par Dieu, et qu’il est engagé dans le drame de la rédemption. Si le salut est possible dans le monde, il y est cependant plus difficile, tant est dangereux le monde. D’où les règles austères que dom Michel s’impose et impose à ses dirigés : fuir les divertissements et distractions mondaines, les bavardages inutiles, et ne pas oublier les œuvres de charité. Avec l’âge, il regrettera les austérités de sa jeunesse, notamment celles de son année de désert de 1607 parmi les dunes de Tréménec’h, comme il l’indique dans son cantique de vieillesse : « Va yec’het am’ eus ofancet ho drouq-entent dispris ar bet – J’ai fait tort à ma santé, en comprenant mal le mépris du monde ». Aussi le verra-t-on doser ses recommandations de pénitence et d’ascèse à sa sœur Marguerite.

 Conclusion

Les grands thèmes de la prédication de dom Michel Le Nobletz, son itinéraire spirituel, et ce qu’il dit lui-même sur l’Union de notre volonté avec la divine permettent, pensons-nous, d’affirmer qu’il est un authentique mystique, parvenu à l’union mystique avec Dieu. Nous en trouvons confirmation dans la Vie dite manuscrite de dom Michel Le Nobletz, publiée par le chanoine Pérennès en 1934. Citons simplement deux passages ; le premier indique que Michel Le Nobletz, dès son séjour à Agen où il faisait ses études d’humanités et de philosophie, reçu de nombreuses grâces spirituelles, en particulier celle de partager la vie et la cause des pauvres :

« Dans le même lieu des grâces reçues de Dieu, il [Michel Le Nobletz] remarqua qu’en ce même temps, Dieu lui donna un amour infus et particulier des pauvres et de l’aumône. Cette vie de pur amour de Dieu, des pauvres et de l’aumône, lui dura jusqu’à la mort » (p. 29).

Le deuxième passage rapporte qu’il fit l’expérience de l’union mystique, lors de son deuxième séjour à Bordeaux :

« Il y avait un an qu’il vaquait tous les jours à l’oraison par voie de [méditations] et de colloques. En un instant, dans ce lieu de retraite, Dieu lui donna le don de contemplation, par le moyen de laquelle il se communiqua à son âme d’une façon toute nouvelle, et ce don lui demeura toute sa vie, à guise d’une habitude infuse, qui alla toujours croissant en son âme jusqu’à la mort. Dans ce don de sublime contemplation de la bonté et beauté infinie, il eut le Saint-Esprit pour maître particulier, qui lui versait dans l’âme l’influence des vérités dont son âme était nourrie, embaumée et rassasiée, sans aucun effort de sa part, comme des pluies et rosées salutaires des connaissances célestes, avec un repos d’esprit et douceur inexplicable.
Dieu entrait dans le fond de son âme et agissait, les portes closes, immédiatement, dans son entendement et volonté, d’une façon qui faisait connaître l’empire du créateur sur la créature. Il sentit la présence du Tout Puissant dans son intérieur, avec plus de certitude que ce qui se voit des yeux corporels
… » (p. 45).

La description qui est faite de l’union mystique permanente de son âme en Dieu correspond à la définition classique (en théologie spirituelle) de l’union transformante, c’est-à-dire au sommet de la vie spirituelle ou 7e demeure dont parle sainte Thérèse d’Avila dans son célèbre Château de l’âme ou Livre des demeures.

Pasteur plein de charité et de zèle apostolique, ami des pauvres, catéchiste et missionnaire, dom Michel était également un authentique mystique et maître spirituel. A son école, apprenons à être d’authentiques disciples de Jésus et des témoins de l’évangile.

Hervé QUEINNEC
4 mai 2018

>> Lire le texte de la conférence en format pdf


NOTES :

[1] Henri PÉRENNÈS, La vie du Vénérable Dom Michel Le Nobletz par le Vénérable Père Maunoir de la Compagnie de Jésus, Saint-Brieuc, impr. A. Prud’homme, 1934, p. 37-38.

[2] Voir Hervé QUEINNEC, « L’enseignement de dom Michel à travers ses textes », communication au colloque international Dom Michel Le Nobletz, Ar beleg fol. Mystique et société en Bretagne au XVIIe siècle, Douarnenez, 8-9 juin 2017, organisé par le CRBC / Tempora / CéSor, avec le concours de l’Institut culturel de Bretagne.

[3] Hervé QUEINNEC, « La doctrine spirituelle de dom Michel : une vie de communion avec Dieu », in Église en Finistère, n°278, 20 juillet 2017, p. 14-16 ; et « Prier avec Dom Michel », in Église en Finistère, n°278, 20 juillet 2017, p. 20-21.

[4] Hervé QUEINNEC, « Les cartes symboliques » (chapitre 3), dans Yann CELTON (dir), Taolennoù. Michel Le Nobletz. Tableaux de mission, Châteaulin, éditions Locus Solus, mars 2018, p.  42-65.

[5] Jean-Claude DHÔTEL, Les Origines du catéchisme moderne d’après les premiers imprimés en France, Paris, Aubier, 1967, p. 227 et s. ; Anne SAUVY, Le miroir du cœur, Paris, Cerf, 1989, p. 65-93 ; Dominique DESLANDRES, Croire et faire croire : les missions françaises au XVIIe siècle (1600-1650), Paris, Fayard, 2003, p. 130-140.

[6] Antoine VERJUS (pseudonyme : Antoine de SAINT-ANDRÉ), La Vie de Monsieur Le Nobletz prestre et missionnaire de Bretagne, Paris, 1666, livre IV, chap. 6, p. 169.

[7] VERJUS, Livre VIII, chap. 5, p. 352.

[8] VERJUS, Livre VI, chap. 4, p. 230-231, Lettre apologétique de M. Le Nobletz pour l’enseignement des tableaux par des veuves [lettre à l’Official et grand Vicaire de Cornouaille].

[9] Hervé QUEINNEC, « Les cartes symboliques », op. cit., p. 45.

[10] Michel LE NOBLETZ, Œuvres, rassemblées par l’abbé Peyron, 1860, tome 4, p. 107-114 (Archives diocésaines de Quimper, 8G7).

[11] Hervé QUEINNEC, « Prier avec Dom Michel », in Église en Finistère, n°278, 20 juillet 2017, p. 20.

[12] C’est-à-dire les trois concupiscences dénoncées par saint Jean (1 Jn 2, 15-17).

[13] Voir Hervé QUEINNEC, « L’enseignement de dom Michel à travers ses textes », communication au colloque international Dom Michel Le Nobletz, Ar beleg fol. Mystique et société en Bretagne au XVIIe siècle, Douarnenez, 8-9 juin 2017, organisé par le CRBC / Tempora / CéSor, avec le concours de l’Institut culturel de Bretagne.

[14] Archives diocésaines de Quimper, cote C20-8, Déclaration de la seconde carte attachée à la précédente. (Pour Ferdinand RENAUD, Michel Le Nobletz et les Missions Bretonnes, 1955, la carte Imago mundi correspondait à la carte des Quatre monarchies, mais nous ne voyons pas ce qui lui permettait une telle identification).

[15] Hervé QUEINNEC, « Prier avec Dom Michel », in Église en Finistère, n°278, 20 juillet 2017, p. 20-21.

[16] Pour reprendre la formule de Louis COGNET à propos de Bérulle, du Père Coton qui fut le directeur spirituel de Michel Le Nobletz en 1607, ou encore de Saint-Cyran, dans Louis COGNET, « Le Mépris du monde à Port-Royal et dans le jansénisme », dans M. de CERTEAU, L. COGNET, J. DANIELOU, Le Mépris du Monde, la notion de Mépris du Monde dans la Tradition Spirituelle Occidentale, Paris, Cerf, 1965, p. 156.

[17] Michel de CERTEAU, La Fable mystique (XVIe-XVIIe siècle), Paris, Gallimard, 1982, p. 145-148.

[18] Cf. Dominique SALIN, L’expérience spirituelle et son langage. Leçons sur la tradition mystique chrétienne, Paris, éditions Facultés jésuites de Paris, 2015, p. 18-20 et 137-139.

[19] Ibid., p 25-27.

[20] L’abbé Henri BREMOND, dans le tome III de son Histoire littéraire du sentiment religieux en France, oppose théologie ascétique et théologie mystique. Pour lui la première est surtout celle des jésuites, et la seconde celle en France de Bérulle, Condren, Monsieur Olier et saint Jean Eudes, c’est-à-dire celle de l’École française de spiritualité (c’est Bremond qui a consacré cette appellation ; on parlait auparavant d’École bérullienne ou d’École oratorienne). Cette théologie mystique est également celle de ce qu’il appelle « l’école mystique du père Lallemant », c’est-à-dire celle du jésuite Louis Lallemant et de ses disciples, dont quelques jésuites bretons comme Jean Rigoleuc de Quintin, Vincent Huby d’Hennebont, sans oublier le bienheureux Julien Maunoir qui fut le disciple à la fois du père Lallemant et de dom Michel Le Nobletz.

[21] C’est d’abord leur « christocentrisme ». Leur spiritualité est centrée sur le Christ : c’est lui que l’on contemple, que l’on veut imiter, que l’on veut laisser vivre en nous. C’est également l’influence de Denys l’Aréopagite, de la Devotio moderna et des mystiques du Nord (rhénans et flamands) des XIIe et XIVe siècles. C’est enfin un certain héritage franciscain : on s’unit à Dieu dans le Christ par l’amour et la volonté (les mots sont encore synonymes à l’époque) plus que par la connaissance.

[22] Des mystiques spéculatives existaient déjà, depuis le Ve-VIe siècle chez Denys l’Aréopagite (Pseudo-Denys) que j’ai évoqué plus haut, puis chez saint Anselme au XIe siècle, Hugues de Saint-Victor au XIIe, saint Thomas d’Aquin et saint Bonaventure au XIIIe siècle. Mais c’est surtout à partir du XIVe siècle que cette mystique contemplative et spéculative se développe en Allemagne (Rhénanie) avec l’École rhénane dont les représentants les plus connus sont les dominicains Eckhart, Jean Tauler et Henri Suso. On reprochera à cette mystique rhénane d’être trop intellectuelle et abstraite.

[23] Ce n’est pas propre aux mystiques : pensons au philosophe Descartes (1596-1650) et à son cogito, qui place au centre du monde le sujet pensant ; et aux moralistes de l’époque, comme La Rochefoucauld (1613-1680), Pascal (1623-1662), La Bruyère (1645-1696), Racine (1639-1699), qui scrutent les passions humaines, en particulier ce qu’ils appellent « l’amour propre », c’est-à-dire la recherche de soi (ce mot n’a pas encore le sens actuel de susceptibilité).

[24] Cf. Dominique SALIN, « “L’invasion mystique” en France aux XVIIe s. », dans Henri LAUX et Dominique SALIN (dir), Dieu au XVIIe siècle. Crises et renouvellements du discours : une approche interdisciplinaire, éditions Facultés jésuites de Paris, 2002, p. 256.

[25] Ce glissement de vocabulaire est très significatif, et un éminent historien de la spiritualité comme le père Dominique Salin a parlé à son propos de « renversement de perspective » chez les mystiques du XVIIe siècle. Alors que « l’intérieur s’oppose communément à l’extérieur comme un espace clos s’oppose à l’espace illimité, le renversement, la subversion consiste en ce que désormais c’est l’intérieur [de l’homme] qui va devenir le lieu de l’illimité, de l’infini. Le monde extérieur apparaît comme bien petit, tout infini qu’il soit, au prix des mondes que le mystique découvre dans l’intérieur [de son âme]. L’intérieur est un abîme, et c’est dans cet abîme que Dieu, qui est abîme, se laisse rencontrer. […] Le monde extérieur n’est plus le lieu où Dieu se laisse trouver. Le cosmos est désormais désenchanté par la science. Il ne parle plus de Dieu […] il ne permet plus de s’élever par degrés vers la connaissance de Dieu » (D. SALIN, « L’invasion mystique… », op. cit., p. 257).
« A l’infini interstellaire désormais déserté par Dieu », la théologie mystique va opposer « le château intérieur de Thérèse d’Avila » (Ibid., p. 258), rédigé en 1577 et traduit en français dès 1601.

[26] Cf. André VAUCHEZ, La Spiritualité du Moyen Age occidental, VIIIe-XIIIe siècle, Seuil, 1994, p. 140.

[27] Louis COGNET, L’essor de la spiritualité moderne, 1500-1650, [1966] Cerf, 2011, p. 344.

[28] Hervé QUEINNEC, « Les cartes symboliques », op. cit., p. 42.

[29] Certaines de ces images sont reprises et recopiées d’une série d’illustrations qui venaient d’être publiées dans l’ouvrage du jésuite Etienne BINET, Les Saintes Faveurs du petit Jésus au cœur qu’il aime et qui l’aime (1626), et qui reprenaient elles-mêmes avec quelques modifications et suppressions la série de cœurs dite Cor Iesus amanti Sacrum [Sacré Cœur de Jésus aimant], gravés par Antoine Wierix à Anvers vers 1586. Cf. Anne SAUVY, Le miroir du cœur. Quatre siècles d’images savantes et populaires, Paris, Cerf, 1989, p. 90.

[30] VERJUS, op. cit., VIII, 9, p. 399 (éd. 1836, tome 2, p. 137).

[31] VERJUS, op. cit., VIII, 9, p. 398 (éd. 1836, tome 2, p. 136).