11 novembre 2018 – 32ème dimanche du Temps Ordinaire – Année B – Centenaire de l’Armistice de 1918 – Cathédrale Saint Corentin (Quimper)

1R 17, 10-16 ; Ps 145 ; He, 9, 24-28 ; Mc 12, 38-44

Chers Amis,

Lorsque l’Armistice fut signé le 11 novembre 1918 mettant fin aux combats épouvantables de la 1ère Guerre Mondiale, la paix restait encore à négocier, ce qui fut fait, comme nous le savons en 1919 par le traité de Versailles. Mais malheureusement ce traité n’a pas pu empêcher la 2ème guerre mondiale et ce n’est que dans la deuxième moitié du XXème siècle que nos dirigeants d’alors se sont engagés résolument à construire la paix en Europe.
Ils l’ont fait en développant une économie commune, mais ils l’ont fait aussi en développant la fraternité entre des peuples qui s’étaient entre-tués pendant des décennies. Je pense aux jumelages entre les communes d’Europe ou par le programme Erasmus pour les étudiants et bien d’autres initiatives.

Nous savons aussi, bien évidemment, que « la véritable Paix doit être fondée sur le sens de la dignité intangible de la personne humaine, d’où découlent des droits inviolables et des devoirs correspondants. » comme le rappelait le saint pape Paul VI en 1974. Et il ajoutait dans ce même discours : « la Paix est possible, si chacun de nous la veut, si chacun de nous aime la Paix, éduque sa mentalité personnelle à la Paix, défend la Paix, travaille pour la Paix. » 
Cette fraternité qui est source de paix est toujours à construire à tous les niveaux de la société. Comme chrétiens, nous croyons qu’elle résulte d’un effort de chacun, mais pas seulement. Comme le pape François le rappelait cette année dans son homélie de la fête de Pâques : « le Christ avec sa mort et sa résurrection, a vaincu le péché qui séparait l’homme de Dieu, l’homme de lui-même, l’homme de ses frères... Il a rétabli la paix, commençant à tisser la toile d’une nouvelle fraternité... Seule cette fraternité peut garantir une paix durable, peut vaincre les pauvretés, peut éteindre les tensions et les guerres, peut extirper la corruption et la criminalité.1 »

Les textes de la Liturgie de ce jour nous donnent un certain éclairage sur la manière avec laquelle nous pouvons construire cette vraie fraternité fondée sur l’amour de Dieu. J’ai relevé deux aspects :

Tout d’abord dans l’Évangile, Jésus est en admiration devant cette pauvre veuve qui a mis deux pièces de monnaie dans le Trésor du Temple. C’est dérisoire, mais Jésus relève un point essentiel : « Tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre. » En faisant cette offrande à Dieu, elle exprime une foi et une espérance remarquables. Elle sait qu’elle peut tout donner car elle croit que Dieu viendra à son secours. Elle aime le Seigneur et lui fait totalement confiance et elle lui donne sa vie.
Ce qui compte pour Dieu, ce n’est pas tant d’offrir ce que l’on possède, mais c’est de s’offrir soi-même. C’est-à-dire de renoncer à toutes formes d’égoïsme pour se mettre au service des autres. C’est ce que Jésus lui-même a vécu et ce que nous sommes appelés à vivre à sa suite comme l’exprime si bien Saint-Jean dans sa première lettre : « Quiconque a de la haine contre son frère est un meurtrier, et vous savez que pas un meurtrier n’a la vie éternelle demeurant en lui. Voici comment nous avons reconnu l’amour : lui, Jésus, a donné sa vie pour nous. Nous aussi, nous devons donner notre vie pour nos frères. » (1 Jn 3, 15-16)
Il n’y a pas de fraternité possible sans don de soi. Ce don est déjà le chemin de la sainteté à laquelle le Seigneur nous appelle tous. Comme l’écrit le pape dans son exhortation Gaudete et Exsultate : « Nous sommes tous appelés à être des saints en vivant avec amour et en offrant un témoignage personnel dans nos occupations quotidiennes, là où chacun se trouve. »
Il donne ensuite quelques exemples et il conclue : « As-tu de l’autorité ? Sois saint en luttant pour le bien commun et en renonçant à tes intérêts personnels.2 » Cela suppose donc de chacun de nous une conversion de chaque jour pour échapper à nos peurs face à ceux qui sont différents de nous et qui ne pensent pas comme nous, à nos a priori sur les personnes, à nos rancunes, mais aussi à nos replis sur nous-mêmes, à notre égoïsme. C’est ainsi que nous pouvons construire une vraie fraternité qui renforce les liens sociaux et est source de paix.

Le deuxième aspect que je voulais souligner, c’est précisément la fécondité que Dieu accorde à ceux qui lui font confiance et qui donnent leur vie. C’est ce que nos Poilus ont vécu lorsqu’ils se sont engagés en sachant bien qu’ils ne reviendraient peut-être pas, mais avec la conviction que cela ferait advenir la paix pour leur pays.
Dans le Premier Livre des Rois, nous avons entendu le témoignage de la veuve de Sarepta. En pleine période de famine, elle n’avait même plus assez de farine et d’huile pour elle et pour son fils, mais elle a accepté de nourrir aussi le prophète Élie. Elle a tout donné en mettant sa foi dans la promesse du prophète et Dieu l’a exaucée : « et la jarre de farine ne s’épuisa pas, et le vase d’huile ne se vida pas, ainsi que le Seigneur l’avait annoncé par l’intermédiaire d’Élie. »
Celui qui donne sa vie ne perd rien s’il met sa confiance en Dieu comme le dit Jésus : « Amen, amen, je vous le dis : si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. Qui aime sa vie la perd ; qui s’en détache en ce monde la gardera pour la vie éternelle. » (Jn 12, 24-25)
C’est cette espérance qu’une jeune femme écrivait à sa mère le 13 novembre 1918 en racontant la liesse qui animait toute la population au moment de l’armistice : « Tout cela, c’est bien beau et combien de cœurs en joie, mais aussi combien d’autres pleurent les leurs qui ne voient pas ce beau jour. Mais que leur chagrin aurait été encore plus grand si la mort des leurs n’eût servi à rien ! (…) Sois heureuse, maman, ton fils te sera rendu ; tu seras récompensée de ses peines.3 »

Il est bon de nous rappeler en ce centenaire de l’Armistice que tant et tant de personnes ont donné leur vie pour que notre Europe soit en paix. Mais cette paix est aujourd’hui de nouveau en danger. Nous devons continuer à faire grandir cette fraternité au sein de nos familles, de nos communes, de notre pays et dans notre Europe qui a déjà tant souffert. Une véritable fraternité qui, seule, peut nous conduire à la paix.

Prions pour notre pays, pour notre Europe, pour notre monde qui souffrent encore de guerres meurtrières. Que l’amour de Dieu change notre cœur de pierre en cœur de chair. AMEN

† Laurent DOGNIN
Évêque de Quimper et Léon


1 Pape François : Homélie de la fête de Pâques 2018
2 Pape François – « Gaudete et Exsultate » n°14
3 Extraits de la lettre d’Élise BIDET à son frère, le poilu Edmond MASSE, et à ses parents vignerons dans l’Yonne (in Paroles de Poilus, ed Librio 1998)