15ème dimanche du temps ordinaire - 14 juillet 2019

Deux questions décisives sont posées dans l’Évangile de ce dimanche. La première concerne la manière d’obtenir la vie éternelle et la seconde le sens à donner au mot « prochain » dans ce que dit la Loi. Toutes deux sont posées par un docteur de la Loi à Jésus, un charpentier de village sans formation. Il appelle Jésus « maître », peut-être avec un brin de dérision. Jésus voit le piège. Il ne répond pas à la première question naïve, mais lui pose à son tour une question pas très naïve non plus, car elle laisse entendre à cet homme qu’il connaît la réponse à sa question puisqu’il enseigne lui-même la Loi.

Un docteur de la Loi se leva et mit Jésus à l’épreuve en disant :
« Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? »
Jésus lui demanda : « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Et comment lis-tu ? »
L’autre répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur,
de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence,
et ton prochain comme toi-même. »
Jésus lui dit : « Tu as répondu correctement. Fais ainsi et tu vivras. »

Avec humour sans doute, Jésus pose à cet homme deux questions « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Et comment lis-tu ? » Il lui accorde la mention bien, après qu’il ait récité correctement le texte de la Loi, mais observe qu’il n’a donné aucune réponse personnelle sur sa manière de le comprendre et de le vivre. Jésus poursuit le dialogue en lui donnant un ordre inattendu qui le concerne concrètement : « Fais ainsi et tu auras la vie ». Le débat d’idées tourne court. Pour Jésus, les débats autour de questions théologiques peuvent être vains s’ils n’engagent pas à des pratiques. Sans doute un peu vexé, le docteur de la Loi revient à la charge et pose à Jésus une nouvelle question piège. La joute verbale change de registre. Le docteur de la Loi change de posture et adopte un visage plus humain et moins doctoral.

Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : « Et qui est mon prochain ?
Jésus reprit la parole : « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho,
et il tomba sur des bandits ; ceux-ci, après l’avoir dépouillé et roué de coups,
s’en allèrent, le laissant à moitié mort.
Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin ;
il le vit et passa de l’autre côté.
De même un lévite arriva à cet endroit ; il le vit et passa de l’autre côté.
Mais un Samaritain, qui était en route, arriva près de lui ;
il le vit et fut saisi de compassion.
Il s’approcha, et pansa ses blessures en y versant de l’huile et du vin ;
puis il le chargea sur sa propre monture,
le conduisit dans une auberge et prit soin de lui.
Le lendemain, il sortit deux pièces d’argent,
et les donna à l’aubergiste, en lui disant : “Prends soin de lui ;
tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rendrai quand je repasserai.”
Lequel des trois, à ton avis,
a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? »
Le docteur de la Loi répondit : « Celui qui a fait preuve de pitié envers lui. »
Jésus lui dit : « Va, et toi aussi, fais de même. »

Les critères pour caractériser « qui est le prochain de qui » peuvent être divers : l’appartenance à la même famille, au même statut social, à la même race, au même pays, à la même religion. Ce sont là les critères habituels qui fondent la proximité sur la ressemblance ou la même appartenance : mon prochain c’est celui qui me ressemble, qui est proche de moi par les idées, la langue, etc. Ils sont normaux, mais quand ils sont considérés comme des absolus, ces critères peuvent conduire à des comportements moutonniers, ou à des réactions d’évitement, d’exclusion. Ils peuvent constituer ainsi le terreau de divers interdits et obligations, de racisme ou de xénophobie. Ils peuvent susciter des guerres et conduire à dresser des murs ou des barbelés pour résister à tout mélange, pour rester entre soi.
Ce juif pieux qui interroge Jésus pense comme tout le monde que le prochain du juif c’est le juif, et le prochain du païen le païen, et que le prochain du théologien c’est un théologien ! C’est sans doute la raison de sa question piège. Jésus ne répond toujours pas mais prend le détour d’une parabole comme il l’avait fait chez Simon, en présence de la pécheresse. Il raconte l’histoire d’une rencontre inattendue entre divers partenaires. Ils sont quatre : un homme blessé sur une route, un prêtre et un lévite fonctionnaires du culte, et un samaritain. On pourrait ajouter un âne silencieux bien que peut-être étonné !
Comme très souvent, Jésus commence sa parabole par « un homme », un être humain en situation tragique dont il ne dit rien du sexe, de l’âge, de la race, de la nation, de la religion. Ce faisant, il répond déjà indirectement à ce théologien juif que tout être humain rencontré en toutes circonstances peut être considéré d’abord par chacun comme un « prochain ».
C’est ensuite qu’il parle de trois personnes humaines particulières : un prêtre, un lévite et un samaritain. Puis à la fin de son récit, il pose au docteur de la Loi une question inattendue : « Lequel des trois à ton avis a été le prochain de l’homme tombé entre les mains des bandits ». Ainsi formulée, la question demande une réponse évidente. Mais le prochain n’est plus le blessé sur la route, c’est celui qui s’est fait proche de lui, et donc le samaritain qui l’a secouru. Pas de compliment cette fois, mais de nouveau la même recommandation personnelle : « Va et toi aussi fais de même ».
En redisant cette petite phrase, Jésus déplace encore le niveau du débat. Il invite cet intellectuel à quitter le domaine des théories et des principes qui sont écrits dans la Loi, à se situer sur le plan d’un engagement personnel face à des situations et des attitudes concrètes. Docteur de la Loi, prêtre, lévite, samaritain, ont à se considérer avant tout comme des êtres humains. Mais leurs étiquettes sociales, religieuses, peuvent fausser chez eux l’esprit de la Loi.
La parabole oppose la pratique du prêtre et du lévite à celle du samaritain. Jésus fait du samaritain hérétique infréquentable, celui qui ne connaît pas bien la Loi mais qui en comprend l’esprit et la vit. Inversement, ceux qui prétendent pratiquer les prescriptions concernant la Loi, en trahissent l’esprit par leur comportement. Le contraste est saisissant entre leur passivité et le déploiement des gestes du samaritain qui se dérange dans son voyage. Alors que les fonctionnaires du culte obéissent à des règles de pureté rituelle et choisissent l’évitement, cet homme voit le blessé, a pitié de lui, s’approche et panse ses plaies. Il le charge sur sa propre monture et marche à pied, il le conduit à l’auberge, paie l’aubergiste, promet de repasser et de payer encore s’il faut ajouter aux dépenses.
Ce renversement de perspective est toujours d’actualité. Il apporte une réponse originale à la question du docteur de la Loi : « Que faire pour avoir la vie ? » Jésus emploie deux fois le verbe faire : « Fais ainsi et tu vivras » ; « Va, et toi aussi, fais de même. » Une réponse qui n’est pas théorique mais d’abord pratique elle aussi. Elle n’est pas à chercher dans des prescriptions légales, mais dans la vie quotidienne, dans le plus concret du regard et du comportement face à tout être humain. Jésus déplace radicalement les conceptions habituelles. Le critère premier de la proximité c’est l’appartenance à l’humanité commune. Le fait de partager la même humanité passe avant tous les autres critères, relatifs aux lois d’une communauté particulière. La différence invite au rapprochement et non pas à l’évitement.
Cette page d’Évangile garde toute sa force aujourd’hui. Elle met en avant la priorité de la miséricorde à vivre en toute circonstance, et remet en cause les règles religieuses dès lors qu’elles en viennent à interdire et empêcher de la pratiquer. Ce prêtre et ce lévite n’ont pas osé transgresser les règles concernant leur état. L’Évangile nous montre que Jésus a eu le courage et pris la liberté de le faire. Les Pères de l’Église l’ont considéré comme le bon samaritain de la parabole, lui qui guérissait le jour du Sabbat, s’approchait des lépreux et se laissait approcher par des femmes jugées impures. Il s’est fait le prochain de l’humanité, s’est approché d’elle, a pansé ses plaies, a versé son sang pour elle, l’a chargée sur ses épaules en portant sa croix, et lui a communiqué sa vie de ressuscité. C’est ce qu’écrit Paul aux Colossiens, dans la liturgie de ce dimanche :

Dieu a voulu que dans le Christ toute chose ait son accomplissement total.
Il a voulu tout réconcilier par lui et pour lui, sur la terre et dans les cieux,
en faisant la paix par le sang de sa croix.

Jésus s’est montré fidèle à l’esprit de la Loi formulée par Moïse dans le texte du Deutéronome que nous lisons ce dimanche.

Moïse disait au peuple d’Israël:
« Écoute la voix du Seigneur ton Dieu,
en observant ses ordres et ses commandements
inscrits dans ce livre de la Loi ; reviens au Seigneur ton Dieu
de tout ton cœur et de toute ton âme.
Car cette loi que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-dessus de tes forces
ni hors de ton atteinte. Elle n’est pas dans les cieux, pour que tu dises :
Qui montera aux cieux nous la chercher et nous la faire entendre,
afin que nous la mettions en pratique ?´
Elle n’est pas au-delà des mers, pour que tu dises :
Qui se rendra au-delà des mers nous la chercher et nous la faire entendre,
afin que nous la mettions en pratique?´
Elle est tout près de toi, cette Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur
afin que tu la mettes en pratique. »

Une belle conclusion au sujet de la relation que nous sommes appelés à vivre avec la Parole de Dieu et sa volonté. Nous sommes tentés de la considérer comme éloignée de nous, dans des livres, des codes, des textes doctrinaux alors qu’elle est toute proche. C’est dans notre bouche, notre cœur et surtout dans nos pratiques que nous sommes appelés à la vivre.

Informations supplémentaires

  • Evangile: selon saint Luc - Lc 10, 25-37