3ème dimanche de Pâques - 5 mai 2019

Sans doute ajouté tardivement à la fin de l’Évangile selon Jean, le texte du chapitre 21 se présente comme un épilogue. C’est le récit d’une pêche miraculeuse et nocturne, relatée aussi par saint Luc au début de la mission de Jésus. Saint Jean le situe après la résurrection, pour réhabiliter peut-être le rapport entre Pierre et Jésus. En son Évangile, en effet, Pierre passe quelque peu au second plan, souvent devancé par le disciple jamais nommé mais appelé celui « que Jésus aimait ». Il a renié Jésus, alors que ce disciple a été déclaré présent au pied de la croix, est arrivé le premier au tombeau et a cru immédiatement à la vue du tombeau vide.
Les disciples sont revenus en Galilée. Ils ont repris leur métier de pêcheurs après la mort de Jésus, et retrouvé les filets qu’ils avaient quittés pour le suivre. Ils passent la nuit sans rien prendre. Mais surprise ! Au lever du jour, Jésus est là sur le rivage. Ils ne savent pas que c’est lui : détail peu cohérent avec les récits du chapitre précédent qui relatent qu’ils l’ont déjà rencontré, mais il en faut du temps et des rencontres pour « re-connaître » le ressuscité ! Il leur indique l’endroit où se trouve le poisson et les filets se remplissent. Le disciple que Jésus aimait reconnaît le premier – encore une fois – que c’est Jésus et dit à Pierre : c’est le Seigneur !

[…]
Quand Simon-Pierre entendit que c’était le Seigneur,
il passa un vêtement, car il n’avait rien sur lui, et il se jeta à l’eau.
Les autres disciples arrivèrent en barque, traînant le filet plein de poissons ;
la terre n’était qu’à une centaine de mètres.
Une fois descendus à terre, ils aperçoivent, disposé là,
un feu de braise avec du poisson posé dessus, et du pain.
Jésus leur dit : « Apportez donc de ces poissons que vous venez de prendre. »
Simon-Pierre remonta et tira jusqu’à terre le filet plein de gros poissons :
il y en avait cent cinquante-trois.
Et, malgré cette quantité, le filet ne s’était pas déchiré.
Jésus leur dit alors : « Venez manger. »
Aucun des disciples n’osait lui demander : « Qui es-tu ? »
Ils savaient que c’était le Seigneur.
Jésus s’approche ; il prend le pain et le leur donne ; et de même pour le poisson.
C’était la troisième fois que Jésus ressuscité d’entre les morts
se manifestait à ses disciples.

Il y a dans ce récit des détails savoureux. D’abord ce geste de Simon-Pierre qui se jette à l’eau et s’en va tout seul à la rencontre de Jésus, le premier cette fois et non pas celui que Jésus aimait, peut-être pressé de retrouver celui qu’il a trahi, se rappelant aussi la mission qu’il avait reçue de lui. Les autres disciples tirent le filet, mais c’est Simon-Pierre encore qui monte dans la barque, qui s’active et amène le filet au rivage. Il est rempli de 153 poissons et cependant ne se rompt pas. Ce chiffre des 153 poissons a donné lieu à beaucoup d’interprétations et commentaires. Pour saint Jérôme, cela pouvait signifier une plénitude, une totalité, puisque les zoologistes grecs de l’époque avaient répertorié l’existence de 153 espèces de poissons. Ce qui pourrait être mis en rapport avec la finale de l’évangile de Matthieu : « De toutes les nations faites des disciples », et aussi en ce dimanche avec la vision de l’Apocalypse selon saint Jean, qui réunit tous les vivants de l’univers dans le filet de la louange à Dieu et au Christ.

Moi, Jean, dans ma vision, j’ai entendu la voix d’une multitude d’anges
qui entouraient le Trône, les Vivants et les Anciens :
ils étaient des millions, des centaines de millions.
Ils criaient à pleine voix : « Lui, l’Agneau immolé,
il est digne de recevoir puissance et richesse,
sagesse et force, honneur, gloire et bénédiction. »
Et j’entendis l’acclamation de toutes les créatures
au ciel, sur terre, sous terre et sur mer ;
tous les êtres qui s’y trouvent proclamaient :
« À celui qui siège sur le Trône, et à l’Agneau,
bénédiction, honneur, gloire et domination pour les siècles des siècles. » […]

Après ce détour par le livre de l’Apocalypse, revenons au récit de l’Évangile.

Quand ils eurent mangé, Jésus dit à Simon-Pierre :
« Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment, plus que ceux-ci ? »
Il lui répond : « Oui, Seigneur ! Toi, tu le sais : je t’aime. »
Jésus lui dit : « Sois le berger de mes agneaux. »
Il lui dit une deuxième fois : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment ? »
Il lui répond : « Oui, Seigneur ! Toi, tu le sais : je t’aime. »
Jésus lui dit : « Sois le pasteur de mes brebis. »
Il lui dit, pour la troisième fois : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? »
Pierre fut peiné parce que, la troisième fois, Jésus lui demandait :
« M’aimes-tu ? » Il lui répond :
« Seigneur, toi, tu sais tout : tu sais bien que je t’aime. »
Jésus lui dit : « Sois le berger de mes brebis.
Amen, amen, je te le dis : quand tu étais jeune,
tu mettais ta ceinture toi-même pour aller là où tu voulais ;
quand tu seras vieux, tu étendras les mains,
et c’est un autre qui te mettra ta ceinture,
pour t’emmener là où tu ne voudrais pas aller. »
Jésus disait cela pour signifier par quel genre de mort
Pierre rendrait gloire à Dieu. Sur ces mots, il lui dit : « Suis-moi. »

Jean a présenté au début et à la fin de son Évangile deux appels des apôtres et surtout de Pierre. Ce qui souligne que dans la vie de Pierre, comme dans celle de tout croyant, il y a des moments différents pour entendre l’appel du Christ. Un premier appel quand on est « tout feu tout flamme », quand c’est la lune de miel des projets mais aussi des illusions. Et puis des appels à d’autres moments, moins glorieux, lorsqu’on a affronté ses limites, ses échecs, ses reniements, et qu’on garde quand même la confiance en celui qui appelle, quand on revient vers lui.
Dans les Évangiles synoptiques, dès la première rencontre, Jésus disait à Pierre et aux autres de manière abrupte : « Suis-moi ». Ils l’ont suivi, mais le chemin a été rude et imprévu pour eux et ils ont déserté au moment de sa Passion. Aujourd’hui, les voici de nouveau en sa présence, mais cette fois après sa Passion et sa Résurrection. Jésus confie à Pierre sa mission pastorale avant de lui redire « suis-moi ». Et Pierre comprend bien maintenant qu’il s’agit de suivre Jésus jusqu’en sa Passion, en donnant sa vie lui aussi. Jésus lui avait annoncé qu’il le renierait trois fois. Il lui demande aujourd’hui trois fois s’il l’aime. Une insistance qui finit par attrister Pierre, comme s’il était gêné, comme s’il avait honte d’entendre ainsi rappeler son triple reniement.
Pierre formule sa triple réponse, sa triple confession d’amour de manière étonnante. D’abord, il ne répond pas directement : oui je t’aime. Il dit : tu sais que je t’aime, toi qui sais toute chose. Alors, pourquoi me poser la question et me le demander trois fois ? On peut noter aussi – mais pour cela il faut se référer au texte grec –, que Jésus emploie le verbe agapao : l’agapè dans le Nouveau Testament est l’amour christique, l’amour le plus élevé de celui qui aime comme Dieu, qui est agapè. Tandis que Pierre répond en employant le verbe philéo (devenu un suffixe courant en français) : la philia étant plutôt le sentiment d’amitié. Pierre ne se sent peut-être pas capable de rejoindre le Christ jusqu’à l’agapè. Sa faiblesse l’a rendu prudent, humble et modeste. Mais à la troisième demande, curieusement, Jésus utilise lui aussi le verbe phileo. Il se met au niveau de Pierre et lui demande : est-ce que tu as de l’amitié pour moi ? Comme s’il se mettait à sa portée et n’exigeait pas plus de sa part.
Jésus avait dit à Pierre avant la Passion : « Quand tu seras revenu, affermis tes frères ! » Pierre a affronté ses limites, ses échecs, ses reniements, mais il a gardé le cap quand même, le cap de la confiance en celui qui lui avait fait confiance. Jésus n’a pas changé d’avis à propos de la mission confiée à Pierre. Il aurait pu se dire : cet homme n’est pas solide. Il se dit peut-être au contraire : cet homme est plein d’amour, et il est capable de reconnaître sa faiblesse. C’est parce qu’il est revenu de sa prétention et de son arrogance, parce qu’il a expérimenté sa fragilité qu’il est prêt à affermir ses frères dans la foi.
Le texte français ne respecte pas tout à fait le texte grec, quand Jésus dit à Pierre : sois le berger de mes agneaux. La traduction littérale est : « pais » mes agneaux, et non « sois le berger de »… Il s’agit d’un verbe et non d’un substantif, d’un nom. Pierre ne reçoit pas d’abord un rang, un titre, une fonction de berger mais un agir concret à vivre de façon dynamique. Prends soin de mes agneaux, donne ta vie pour eux, guide-les, soigne-les. En d’autres termes : aime-les comme je vous ai aimés, jusqu’au bout, aime-les, comme je t’aime, alors que pourtant tu m’as renié.
Ainsi se dessinent en conclusion de l’Évangile de Jean deux figures de disciples du Christ. La figure contemplative de celui que l’évangéliste appelle celui qu’aimait Jésus, privilégiant ainsi une relation intime très forte et directe au Christ. La figure pastorale de Pierre, plus mouvementée, car sa relation au Christ a passé par de rudes épreuves. Cependant c’est lui qui reçoit la charge apostolique d’exercer la primauté parmi ses frères et de rappeler sans cesse à l’Église sa mission première de la miséricorde. Pierre en a été le bénéficiaire et il doit en être l’ambassadeur. Le texte des Actes des Apôtres de ce dimanche atteste que Pierre n’a rien perdu de sa vigueur. Il fait preuve du même courage que Jésus face à ses accusateurs, et leur dit :

« Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes.
Le Dieu de nos pères a ressuscité Jésus,
que vous aviez exécuté en le pendant au bois du supplice.
C’est lui que Dieu, par sa puissance, a élevé en faisant de lui le Chef, le Sauveur,
pour apporter à Israël la conversion et le pardon des péchés.
Quant à nous, nous sommes les témoins de tout cela, avec l’Esprit Saint,
que Dieu a donné à ceux qui lui obéissent. »

Informations supplémentaires

  • Evangile: selon saint Jean - Jn 21, 1-19