5ème dimanche du temps ordinaire - 10 février 2019

Trois nouveaux lieux et cinq personnages nous sont présentés ce dimanche qu’on pourrait appeler « dimanche de vocations ». Dans le Temple de Jérusalem celle du prophète Isaïe se passe à l’insu de tous. Alors qu’il est en prière, le voilà saisi par une vision mystérieuse.

L’année de la mort du roi Ozias, je vis le Seigneur
qui siégeait sur un trône très élevé ; […]
Des séraphins se tenaient au-dessus de lui. […]
Ils se criaient l’un à l’autre : « Saint ! Saint ! Saint, le Seigneur de l’univers !
Toute la terre est remplie de sa gloire. » […]
Je dis alors : « Malheur à moi ! je suis perdu,
car je suis un homme aux lèvres impures,
j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures :
et mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur de l’univers ! »
L’un des séraphins vola vers moi, tenant un charbon brûlant
qu’il avait pris avec des pinces sur l’autel.
Il l’approcha de ma bouche et dit : « Ceci a touché tes lèvres,
et maintenant ta faute est enlevée, ton péché est pardonné. »
J’entendis alors la voix du Seigneur qui disait :
« Qui enverrai-je ? Qui sera notre messager ? »
Et j’ai répondu : « Me voici : envoie-moi ! »

Le récit de saint Luc est aussi celui d’un appel qui concerne les premiers apôtres de Jésus. Nous nous trouvons en Galilée, sur le bord du lac.

La foule se pressait autour de Jésus pour écouter la parole de Dieu,
tandis qu’il se tenait au bord du lac de Génésareth.
Il vit deux barques qui se trouvaient au bord du lac ;
les pêcheurs en étaient descendus et lavaient leurs filets.
Jésus monta dans une des barques qui appartenait à Simon,
et lui demanda de s’écarter un peu du rivage.
Puis il s’assit et, de la barque, il enseignait les foules.
Quand il eut fini de parler, il dit à Simon :
« Avance au large, et jetez vos filets pour la pêche. »
Simon lui répondit : « Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ;
mais, sur ta parole, je vais jeter les filets. »
Et l’ayant fait, ils capturèrent une telle quantité de poissons
que leurs filets allaient se déchirer.
Ils firent signe à leurs compagnons de l’autre barque de venir les aider.
Ceux-ci vinrent, et ils remplirent les deux barques,
à tel point qu’elles enfonçaient.
A cette vue, Simon-Pierre tomba aux genoux de Jésus, en disant :
« Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur. »
En effet, un grand effroi l’avait saisi, lui et tous ceux qui étaient avec lui,
devant la quantité de poissons qu’ils avaient pêchés ;
et de même Jacques et Jean, fils de Zébédée, les associés de Simon.
Jésus dit à Simon : « Sois sans crainte, désormais
ce sont des hommes que tu prendras. »
Alors ils ramenèrent les barques au rivage et, laissant tout, ils le suivirent.

Ce n’est plus dans le Temple de Jérusalem mais sur les rives d’une petite mer que retentit l’appel du Seigneur. Les quatre simples pêcheurs de Galilée ont devant eux et avec eux un homme comme eux qui enseigne la foule depuis leur barque. Simon-Pierre a été le premier appelé. Mais Jésus ne lui dit pas « suis-moi ». Il lui dit « avance au large ». Ta vocation n’est pas de pêcher en ce petit coin de lac, mais bien plus loin où d’autres genres de poissons sont en attente d’Évangile. Jésus le bouleverse et le sidère aussi après les résultats miraculeux de leur pêche. Saisi comme ses compagnons, Pierre jette un autre regard sur Jésus. Il l’appelle « Seigneur » comme on prie Dieu en Israël. Jésus les rassure et voilà qu’ils laissent tout et le suivent.
Une autre vocation encore ce dimanche, celle de saint Paul qu’il évoque lui-même. Du Temple de Jérusalem au lac de Galilée, nous voici à Corinthe ville de quelque cinq cent mille habitants quelques années après J-C. Il s’adresse à une communauté naissante en pleine ville païenne. Dans sa première lettre, il lui rappelle la foi commune de tous les apôtres. Une trace écrite précieuse du Credo fondamental des premiers chrétiens. Paul raconte comment Jésus ressuscité s’est manifesté à Pierre, aux Douze, à plus de cinq cents frères à la fois, et à lui-même. Puis il parle de sa vocation à lui et comment le Christ lui est apparu de manière inattendue pour l’appeler à être son apôtre parmi les païens.

Je suis le plus petit des Apôtres, je ne suis pas digne d’être appelé Apôtre,
puisque j’ai persécuté l’Église de Dieu.
Mais ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu,
et sa grâce, venant en moi, n’a pas été stérile.
Je me suis donné de la peine plus que tous les autres ;
à vrai dire, ce n’est pas moi, c’est la grâce de Dieu avec moi.
Bref, qu’il s’agisse de moi ou des autres,
voilà ce que nous proclamons, voilà ce que vous croyez.

Il y a des points communs entre ces textes et aussi des différences intéressantes. D’abord les lieux. Au temps d’Isaïe Dieu se manifeste à un prophète, en un lieu central, une capitale religieuse, un temple sacré. Plus tard avec les apôtres, toujours en Israël, il se manifeste en la personne de Jésus dans une région frontière, la Galilée des nations, loin de Jérusalem, et dans le cadre d’une barque de pêcheurs, alors qu’il enseigne la foule de ceux qui le suivent. Enfin c’est à des chrétiens en terre païenne que Paul rappelle l’essentiel de la foi. L’espace des manifestations de Dieu s’élargit. Dans chaque récit il s’agit d’un envoi en mission. Deux décalages apparaissent dans chacun.
Le premier concerne le rapport entre le message à annoncer et le messager. Pas de communication de la foi sans communicateur, sans témoin à qui le Seigneur a confié de prendre la Parole. Mais Isaïe, Paul, Pierre, Jacques et Jean ont quelque chose de commun : le décalage qu’ils ressentent entre ce qu’ils sont et la mission qui leur est confiée. Ils ne se sentent pas dignes de parler de Dieu, en son nom, ils sont remplis de crainte et ne se sentent pas à la hauteur. Qui donc est ce Dieu qui fait confiance aux pauvres humains qu’ils sont ? Tous reçoivent une révélation importante. Un charbon brûlant touche les lèvres d’Isaïe. Il est pécheur, mais Dieu lui révèle surtout qu’il est aimé, pardonné, envoyé. Ce n’est pas moi, dit saint Paul, c’est la grâce de Dieu avec moi qui fait que mon ministère n’est pas stérile.
Faites-moi confiance, dit Jésus aux apôtres. De même qu’à mon invitation vous avez jeté les filets et pêché des poissons qui remplissent vos barques, de même, des multitudes dans la barque-Église, vous entendront et croiront quand vous annoncerez l’Évangile. Mais peut-être à un moment inattendu. Après que vous aurez peiné toute la nuit sans rien prendre, au moment même où vous serez découragés et vous penserez qu’il n’y a plus rien à faire.
Aujourd’hui tous ceux qui sont appelés à participer à l’annonce de l’Évangile, font la même expérience qu’lsaïe, Pierre, Paul et les autres. Une expérience d’indignité et de peur. Tant mieux ! Le contraire serait dangereux, c’est-à-dire le sentiment d’être digne, d’être au « top », dirait-on aujourd’hui… Serait dangereux surtout, pour les témoins de l’Évangile, le fait de s’imaginer que c’est leur propre Parole qui fera œuvre de conversion, alors que ce sera la grâce de Dieu qui agira par eux et avec eux, tout pécheurs et indignes qu’ils soient ou qu’ils se perçoivent. Qu’ils se défendent donc de croire qu’ils exerceront une maîtrise, un contrôle sur le message à annoncer, alors que ce qu’ils transmettront leur échappera pour une large part, se transmettra à leur insu et sera l’œuvre de l’Esprit Saint.
 Le second décalage concerne la disproportion entre la petitesse du messager et la pauvreté de ses moyens, face à l’immensité de la tâche qui lui est confiée. Isaïe habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures. Les gens vont-ils l’écouter, se convertir ? Paul, quant à lui, l’avorton, le plus petit des apôtres, le moins digne, se trouve face à un énorme défi ! Envoyé dans l’immense monde païen, il lui faudra avec patience beaucoup voyager, beaucoup semer, beaucoup fonder, pour que naissent des communautés. Il lui faudra aussi beaucoup prêcher souvent dans le vide, subir des rejets et se heurter à des océans d’indifférence. Il recommandera plus tard à Timothée son disciple, de persévérer comme lui : « Proclame la Parole, insiste à temps et à contre temps, reprends, menace, exhorte, toujours avec patience et souci d’enseigner. »
Quelques aspects importants du témoignage de Paul. La foi et l’Évangile sont des réalités que l’on reçoit gratuitement pour soi, mais en même temps on reçoit aussi l’appel à les transmettre. Foi, Évangile et appel sont des grâces reçues qui perdent leur sens et restent stériles si on les garde pour soi. Le contexte de toute évangélisation doit être communautaire. La dernière phrase du texte l’exprime de très belle manière. Inséparablement, Paul se déclare en communion avec les autres apôtres, dit « notre » message et pas seulement un message qui viendrait de « moi ». Et en tant qu’apôtre (le mot signifie « envoyé ») il dit aux Corinthiens « votre foi ». Il reconnaît la foi de l’Église de Corinthe comme fidèle au Credo fondamental de toute l’Église : « Le Christ est mort pour « nos » péchés conformément aux Écritures, et il a été mis au tombeau ; il est ressuscité le troisième jour conformément aux Écritures… Qu’il s’agisse de « moi » ou des « autres », voilà « notre » message, et voilà « votre » foi. »

Informations supplémentaires

  • Evangile: selon saint Luc - Lc 5, 1-11