1er dimanche de l’Avent - 2 décembre 2018

Le prophète Jérémie ouvre le temps de l’Avent de cette nouvelle année liturgique et saint Luc est l’évangéliste qui nous guide. On a souvent retenu de Jérémie ses prières de lamentation, qui ont inspiré le mot « jérémiades » dans notre vocabulaire courant. Ce qu’il proclame pourtant aujourd’hui dans le chapitre 33 de son Livre, se trouve dans un ensemble de textes qui annoncent la consolation d’Israël, aux temps de l’exil, et sont des promesses de salut et des invitations à l’espérance.

Voici venir des jours, dit le Seigneur, où j’accomplirai la parole de bonheur
que j’ai adressée à la maison d’Israël et à la maison de Juda :
En ces jours-là, en ce temps-là, je ferai germer pour David un Germe de Justice,
et il exercera dans le pays le droit et la justice.
En ces jours-là, Juda sera sauvé, Jérusalem habitera en sécurité,
et voici comment on la nommera : « Le-Seigneur-est-notre-justice. »

Le Seigneur annonce qu’il accomplira une parole de bonheur à son peuple réconcilié. Une belle promesse pour ouvrir une année liturgique, pour l’inscrire sous le signe d’une bénédiction et non d’une désespérance plaintive alors que les temps sont durs. Un message de bonheur, tel est le premier mot de Dieu pour cette année qui commence. Tel était son premier mot dans le Livre de la Genèse pour qualifier sa création : Dieu vit que cela était bon. Le premier mot du livre des psaumes aussi : Heureux l’homme qui n’entre pas au conseil de ceux qui aiment le mal. Le premier mot de Jésus en saint Matthieu : Heureux les pauvres de cœur, le Royaume des cieux est à eux. Les premiers mots de Jésus en saint Luc, à Nazareth, actualiseront cette promesse de bonheur. Aujourd’hui en ma personne, proclamera-t-il, s’accomplit cette promesse : la bonne nouvelle annoncée aux pauvres, la libération aux captifs, le retour à la vue aux aveugles, la liberté aux opprimés. (Lc 4)
Le bonheur est pour chacun l’objet d’une perpétuelle quête, l’objet premier de son espérance. Droiture et justice en sont les socles, dit le Seigneur. Mais il est tellement difficile à définir, à saisir et surtout tellement fragile et sans cesse menacé. « Le bonheur est dans le pré. Cours-y vite. Il va filer » a écrit Paul Fort. Il se conjugue à tous les temps. Dans la Bible le bonheur vrai et durable est présenté comme une promesse. On peut établir une différence entre un engagement et une promesse. L’engagement peut se comprendre comme un contrat concernant des alliances, des échanges commerciaux ou autres qui comportent des conditions précises. La promesse va plus loin car elle est comprise comme tenue « quoi qu’il arrive », « sans condition », pour le meilleur et pour le pire. Elle est une confiance sans faille ; elle est un don et un abandon de soi sans réticences. C’est ainsi que se présente la promesse que Dieu adresse à l’humanité depuis Abraham et Jésus son Fils, il la maintient pour toujours, de génération en génération comme l’a chanté Marie. Le temps de l’Avent, chaque année, nous invite à nous souvenir de cette promesse faite à nos pères dans la foi, à ne pas la laisser se perdre dans l’oubli, à en être les témoins. Une promesse à transmettre à nos descendants. Gardiens, serviteurs de la promesse de bonheur de Dieu, telle est notre mission. Si la mémoire de cette promesse se perdait, l’humanité pourrait en venir à perdre cœur, à se perdre dans les impasses de son histoire et à désespérer.
    En ces temps que nous traversons l’espérance de l’humanité est mise à rude épreuve. Jérémie annonçait de la part de Dieu des jours meilleurs : le retour d’exil et la réconciliation accomplie entre les tribus du nord d’Israël et celles du sud séparées depuis presque quatre siècles. Aujourd’hui la Palestine est plus déchirée que jamais et la guerre fait rage dans le Proche Orient. Nous attendons encore que s’y accomplissent les promesses de Dieu. Bien d’autres menaces s’annoncent encore sur la planète terre. Le passage de l’évangile selon saint Luc qui nous est proposé est en pleine consonance avec cet aspect de l’actualité.

Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles.
Sur terre, les nations seront affolées
et désemparées par le fracas de la mer et des flots.
Les hommes mourront de peur dans l’attente de ce qui doit arriver au monde,
car les puissances des cieux seront ébranlées.
Alors, on verra le Fils de l’homme venir dans une nuée,
avec puissance et grande gloire.
Quand ces événements commenceront,
redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche. »
Tenez-vous sur vos gardes,
de crainte que votre cœur ne s’alourdisse dans les beuveries,
l’ivresse et les soucis de la vie, et que ce jour-là ne tombe sur vous à l’improviste
comme un filet ; il s’abattra, en effet, sur tous les habitants de la terre entière.
Restez éveillés et priez en tout temps :
ainsi vous aurez la force d’échapper à tout ce qui doit arriver,
et de vous tenir debout devant le Fils de l’homme. »

Comme beaucoup d’autres dans la Bible, ce texte n’est pas à interpréter comme les prédictions d’un « Nostradamus ». Comme celui de dimanche dernier, il appartient au genre apocalyptique : il révèle les événements concernant la finitude de l’histoire, qui accompagnent le basculement d’un monde ancien – le nôtre – vers un monde nouveau. Mais plutôt que décrire par avance le déroulement de l’histoire, Jésus veut insuffler à ses disciples la force de tenir la tête haute au milieu des épreuves, et leur rappeler que le temps présent a une valeur positive : c’est en lui que Dieu fait signe. Un tel discours propose une espérance eschatologique qui renvoie le croyant à ce qu’il vit ici et maintenant. Une telle espérance « ne diminue pas l’importance des tâches terrestres, mais en soutient bien plutôt l’accomplissement par de nouveaux motifs ». (Vatican II). C’est aussi dans ce sens que saint Paul s’adresse aux Thessaloniciens, qui croyaient – une vingtaine d’années après la mort de Jésus – que sa venue en gloire était imminente. Saint Paul les invite à vivre non pas passivement dans une attente prochaine, mais activement dans leur présent.

Frères, que le Seigneur vous donne, entre vous
et à l’égard de tous les hommes,
un amour de plus en plus intense et débordant,
comme celui que nous avons pour vous.
Et qu’ainsi il affermisse vos cœurs, les rendant irréprochables en sainteté
devant Dieu notre Père, lors de la venue de notre Seigneur Jésus avec tous les saints.
Pour le reste, frères, vous avez appris de nous
comment il faut vous conduire pour plaire à Dieu ;
et c’est ainsi que vous vous conduisez déjà.
Faites donc de nouveaux progrès, nous vous le demandons,
oui, nous vous en prions dans le Seigneur Jésus. […]

    L’époque où nous vivons, plus que d’autres peut-être, est marquée par des évolutions brutales et des pertes de sens. Les grands récits, les grandes utopies modernes se sont épuisées au cours du 20e siècle. Des idéologies de toutes sortes prennent le relais et se présentent non pas comme des promesses de bonheur, mais plutôt des stratégies d’imposition d’un bonheur par la richesse, la force, ou la terreur. Ou encore par le consumérisme, le progrès technique dans tous les domaines de la vie, le profit et la finance, quitte à voir s’épuiser les ressources non renouvelables de la planète, et grandir le fossé entre les sociétés et les nations. Comme si le bonheur pouvait faire l’objet d’un marché, ou d’une obligation, et se présentait seulement comme le fruit de précautions, d’assurances tous risques, de consommations tous azimuts. Comme s’il pouvait s’acheter à prix d’or et s’imposer par la force des armes ou par la construction de murs de défense contre les autres. Comme s’il n’y avait qu’un modèle de bonheur, une pensée unique du bonheur, forcément normative pour tous. L’avenir ne nous promet plus guère des grands soirs ou des matins qui chantent : que deviennent les germes de droiture, de justice et de paix ? Nul n’échappe aujourd’hui à l’inquiétude que tout cela peut engendrer. Dans ce contexte, grande est la tentation de se fabriquer son petit bonheur à soi, dans sa niche ou son cocon comme des toutous, dans son ego, dans des communautés repliées sur leurs certitudes et le refus de tout changement à entreprendre dans la vie quotidienne.
Alors que l’avenir se fait sombre, que le monde est ébranlé, redressons-nous et relevons la tête, prenons une part active aux prises de conscience et aux initiatives à prendre pour sauver notre planète en danger. Si elle périt nous périrons avec elle. Gardons vive notre espérance, comme un défi au malheur. Ne nous laissons pas alourdir, étourdir dans toutes sortes d’ivresses, anesthésier par la peur. Restons en éveil. Ce que Dieu veut et prépare pour l’humanité c’est son bonheur, son salut. Il l’a promis.
« Dieu veut un homme qui relève la tête », a écrit le philosophe du 20e siècle Emmanuel Mounier. Le christianisme donne vraiment à l’homme toute sa hauteur et plus que la hauteur d’homme. Il l’appelle dans la liberté. Pourquoi Dieu n’a-t-il pas créé la nature et l’homme dans un état de perfection instantanée ? Pourquoi l’évolution ? Pourquoi la marche hésitante de l’histoire ?
Le christianisme répond : Dieu est père, il n’est pas paternaliste. Il a voulu que la libération de l’homme fût le fruit du travail, du génie et des souffrances de l’homme, qu’elle eût un jour le goût, non pas d’une aumône écrasante reçue du ciel, mais de ses espoirs, de ses peines, de ses épreuves, de ses amours. L’humanité se fera elle-même, lentement, progressivement. Nous voici donc, hommes et non surhommes, hommes et non sous-hommes, faits pour un destin glorieusement plus humble que tous les fracas : amours quotidiennes, longue familiarité avec l’effort ou la détresse, joies brèves, miraculeuses, sans mots, œuvres communes, tâtonnantes, lent dégagement de l’animalité toute proche encore.
Derrière cette toile sans éclat scintille une grande aventure, un drame au-delà de toute mesure, mais qui précisément est plus transparent au silence qu’au tapage, aux mots quotidiens (père, pain, joie, mort, amour) qu’aux mobilisations dramatiques des nerfs. J’aime à penser que le divin, c’est peut-être le moins visible plus que l’invisible ; le murmure plus que le silence ; la discrétion plus que la catastrophe. Peut-être les trompettes de Jéricho ne seront-elles qu’une parole bouleversante chuchotée à notre oreille. L’éclat du jour se fera un peu plus vif, le pommier prendra l’air plus heureux, le chêne plus éternel, et sur chaque visage la trace des jours uniques deviendra quotidienne. Dieu n’est pas expressionniste. Il n’a pas le goût du malheur. »

Informations supplémentaires

  • Evangile: selon saint Luc - Lc 21, 25-28.34-36