32ème dimanche du temps ordinaire - 11 novembre 2018

Ce dimanche 11 novembre est spécial, c’est l’anniversaire de l’Armistice, et la fête de saint Martin, patron secondaire de la France. De plus, aujourd’hui est célébré le centenaire de l’armistice de la guerre qu’on appelle « grande », non pour sa gloire mais ses batailles longues et meurtrières impensables pour des millions de jeunes soldats. Le Pape François disait en juin 2015, à Sarajevo : « Vous n’avez pas le droit d’oublier votre histoire. Non pas pour vous venger, mais pour faire la paix… Reprendre la mémoire pour faire la paix… Faites toujours le contraire de la cruauté qui règne sur la terre encore aujourd’hui : ayez des attitudes de tendresse, de fraternité, de pardon. Et portez la Croix de Jésus Christ… » Dans l’Évangile selon saint Marc, l’arrestation de Jésus, son procès et sa passion sont proches. Aujourd’hui, Marc nous relate le dernier moment qu’il passe dans le Temple, et son dernier enseignement. Il nous rapporte une remarque de Jésus devant un fait banal. Prenons le temps de méditer chacune de ses paroles.

Dans son enseignement, Jésus disait : « Méfiez-vous des scribes,
qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat
et qui aiment les salutations sur les places publiques,
les sièges d’honneur dans les synagogues,
et les places d’honneur dans les dîners.
Ils dévorent les biens des veuves et, pour l’apparence,
ils font de longues prières : ils seront d’autant plus sévèrement jugés. »
Jésus s’était assis dans le Temple en face de la salle du trésor,
et regardait comment la foule y mettait de l’argent.
Beaucoup de riches y mettaient de grosses sommes.
Une pauvre veuve s’avança et mit deux petites pièces de monnaie.
Jésus appela ses disciples et leur déclara : « Amen, je vous le dis :
cette pauvre veuve a mis dans le Trésor plus que tous les autres.
Car tous, ils ont pris sur leur superflu,
mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a mis tout ce qu’elle possédait,
tout ce qu’elle avait pour vivre. »

On peut comprendre cet épisode de plusieurs manières, suivant que l’on place au centre du récit tel ou tel personnage. Mais il ne faut en oublier aucun. D’abord les scribes. Qui sont-ils ? Des biblistes, des théologiens, des spécialistes des Écritures avec un grand « É » et de l’écriture, avec un petit « é ». Jésus leur fait trois reproches. D’abord de rechercher les honneurs, de parader en public, de mettre en avant leur savoir, de prétendre tout comprendre et tout expliquer de la Loi, et de considérer les gens du peuple comme des ignorants. Puis de prendre des airs de dévots, de gens pieux qui passent de longues heures en prière, et enfin de dévorer les biens des veuves. Il n’est pas tendre à leur égard.

Puis, de manière contrastée, des gens riches et une femme pauvre faisant partie d’un groupe social défavorisé, celui des veuves. Celles-ci, en Israël au temps de Jésus, sont des personnes à plaindre pour de nombreuses raisons. Ce sont d’abord des femmes dépréciées dans un monde masculin dominateur. Elles ont perdu leur mari et se retrouvent donc marginalisées, sans protection, sans ressources, avec sans doute des enfants à charge. Les orphelins et les veuves ainsi que les étrangers sont considérés dans la Bible comme faisant partie des plus pauvres. On comprend d’autant plus la sévérité des propos de Jésus, quand il dit que les scribes dévorent les biens des veuves, reprenant l’image des psaumes 13 et 52 où les prêtres du Temple font l’objet d’une sévère accusation : “Quand ils mangent leur pain, c’est mon peuple qu’ils mangent”. On leur reproche de vivre des dons des pauvres alors que parfois ils ne leur accordent aucun intérêt et de plus devant eux ils mènent grande vie. Dans son récit, Marc insiste sur cet aspect, puisqu’il parle à deux reprises d’une pauvre veuve, alors qu’il vient de parler de gens riches en savoir, les scribes, et riches en avoir, qui possèdent et donnent de grosses sommes.

Jésus attire l’attention des disciples sur cette pauvre veuve et la donne en exemple dans son enseignement. C’est devant le geste de cette femme démunie de tout, que Jésus leur donne pour ainsi dire la clé pour comprendre l’offrande qu’il va faire lui-même de sa propre vie. Les riches donnent beaucoup, mais prennent de leur superflu. Tandis qu’elle donne tout ce qu’il lui reste pour vivre : deux piécettes sans valeur, une somme dérisoire. Elle est semblable à la veuve de Sarepta dont on nous rapporte l’histoire dans la lecture tirée du premier livre des Rois. Elle aussi était dans le plus total dénuement.

Le prophète Élie partit pour Sarepta, et il parvint à l’entrée de la ville.
Une veuve ramassait du bois ; il l’appela et lui dit :
« Veux-tu me puiser, avec ta cruche, un peu d’eau pour que je boive ? »
Elle alla en puiser. Il lui dit encore : « Apporte-moi aussi un morceau de pain. »
Elle répondit : « Je le jure par la vie du Seigneur ton Dieu : je n’ai pas de pain.
J’ai seulement, dans une jarre, une poignée de farine,
et un peu d’huile dans un vase. Je ramasse deux morceaux de bois,
je rentre préparer pour moi et pour mon fils ce qui nous reste.
Nous le mangerons, et puis nous mourrons. »
Élie lui dit alors : « N’aie pas peur, va, fais ce que tu as dit.
Mais d’abord cuis-moi une petite galette et apporte-la-moi ;
ensuite tu en feras pour toi et ton fils.
Car ainsi parle le Seigneur, Dieu d’Israël :
Jarre de farine point ne s’épuisera, vase d’huile point ne se videra,
jusqu’au jour où le Seigneur donnera la pluie pour arroser la terre. »
La femme alla faire ce qu’Élie lui avait demandé, et pendant longtemps,
le prophète, elle-même et son fils eurent à manger.
Et la jarre de farine ne s’épuisa pas, et le vase d’huile ne se vida pas,
ainsi que le Seigneur l’avait annoncé par l’intermédiaire d’Élie.

Cette femme avait donné au prophète le peu qu’il leur restait à elle et son fils, un peu de pain et d’huile. C’est avec ce don du presque rien, que Dieu avait multiplié pour elle et son fils le pain d’une espérance inépuisable. Ce récit préfigure la multiplication que fera Jésus pour les foules affamées, à partir du peu de pain et de poissons qui leur restaient.

Mais revenons à l’Évangile de ce dimanche. Plus que les scribes, les gens riches, ou la pauvre veuve, c’est Jésus qui est le personnage central du récit. Il parle sans doute autant de lui-même que des scribes et de la veuve, et il enseigne ses disciples à partir de ce qu’ils voient et de ce que lui-même est en train de vivre. N’imitez ni les scribes prétentieux, ni les gens riches, leur dit-il, mais plutôt cette pauvre veuve. Ne donnez pas seulement de votre savoir et de votre superflu, mais faites don totalement de votre personne, de votre vie. Moi aussi, je vais agir comme cette pauvre veuve. Son geste préfigure ce que je vais faire. Je n’ai rien, ni argent, ni maison, et cependant je vais tout donner et sacrifier de moi-même, de ma vie, de mon sang, de ma dignité. Vous aussi, faites comme cette pauvre veuve, comme moi et en mémoire de moi.

Nous lisons encore le texte de l’épître aux Hébreux ce dimanche. Il apporte un éclairage très important sur le sens de la messe comme un mémorial du sacrifice du Christ et non comme une réitération de sa Passion et de sa mort.

Le Christ […] est entré dans le ciel même,
afin de se tenir maintenant pour nous devant la face de Dieu.
Il n’a pas à s’offrir lui-même plusieurs fois, comme le grand prêtre
qui, tous les ans, entrait dans le sanctuaire
en offrant un sang qui n’était pas le sien ;
car alors, le Christ aurait dû plusieurs fois souffrir la Passion
depuis la fondation du monde. Mais en fait, c’est une fois pour toutes,
à la fin des temps, qu’il s’est manifesté pour détruire le péché par son sacrifice.
Et, comme le sort des hommes est de mourir une seule fois et puis d’être jugés,
ainsi le Christ s’est-il offert une seule fois
pour enlever les péchés de la multitude ;
il apparaîtra une seconde fois, non plus à cause du péché,
mais pour le salut de ceux qui l’attendent.

Ce qui s’était passé au temps du prophète Élie s’est accompli aussi non seulement au temps de Jésus, mais une fois pour toutes dans l’histoire des hommes. Avec très grande différence. Ce qui est arrivé à Sarepta s’est encore reproduit ailleurs et d’autres temps, car après la famine du temps d’Élie il y eut d’autres prophètes et d’autres famines. Tandis que la Passion du Christ, sa mort et sa résurrection n’ont eu lieu qu’une fois pour toutes, dans l’espace et le temps. Ils constituent un événement de salut dont les fruits concernent tous les humains de tous les temps, et qu’en Fils de Dieu, il siège désormais comme leur sauveur auprès du Père. A chaque messe on a pu, dans l’histoire de l’Église, penser qu’il mourait à nouveau. Plus il y avait de messes, plus le sang du Christ était à nouveau versé, et plus il y avait de salut dans le monde. On multipliait les messes pour cette raison. L’auteur de l’épître aux Hébreux dément ce point de vue. Le salut accompli par son sacrifice s’actualise pour ceux qui communient à son corps et son sang.

Nous faisons mémoire aujourd’hui des millions d’hommes qui ont été victimes de la barbarie de la première guerre mondiale. On peut dire qu’ils ont fait l’offrande de leur vie, du peu de vie qu’il leur restait. Leur sacrifice n’a pas servi de leçon. Une deuxième guerre est venue pire encore et d’autres encore qui déchirent des peuples. Soyons des artisans de paix et prions pour qu’elle règne dans notre humanité, celle d’aujourd’hui et celle de demain. Il est bon de relire ce qu’écrivaient les pères du concile Vatican 2 :

« Pour bâtir la paix, la toute première condition est l’élimination des causes de discorde entre les hommes : elles nourrissent les guerres, à commencer par les injustices. Nombre de celles-ci proviennent d’excessives inégalités d’ordre économique, ainsi que du retard à y apporter les remèdes nécessaires. D’autres naissent de l’esprit de domination, du mépris des personnes et, si nous allons aux causes plus profondes, de l’envie, de la méfiance, de l’orgueil et des autres passions égoïstes. Comme l’homme ne peut supporter tant de désordres, il s’ensuit que le monde, même lorsqu’il ne connaît pas les atrocités de la guerre, n’en est pas moins continuellement agité par des rivalités et des actes de violence. En outre, comme ces maux se retrouvent dans les rapports entre les nations elles-mêmes, il est absolument indispensable que, pour les vaincre ou les prévenir, et pour réprimer le déchaînement des violences, les institutions internationales développent et affermissent leur coopération et leur coordination ; et que l’on provoque, sans se lasser, la création d’organismes promoteurs de paix.

Les chrétiens collaboreront de bon gré et de grand cœur à la construction de l’ordre international qui doit se faire dans un respect sincère des libertés légitimes et dans l’amicale fraternité de tous. Ils le feront d’autant plus volontiers que la plus grande partie du globe souffre encore d’une telle misère que le Christ lui-même, dans la personne des pauvres, réclame comme à haute voix la charité de ses disciples. Qu’on évite donc ce scandale : alors que certaines nations, dont assez souvent la majeure partie des habitants se parent du nom de chrétiens, jouissent d’une grande abondance de biens, d’autres sont privées du nécessaire et sont tourmentées par la faim, la maladie et toutes sortes de misères. L’esprit de pauvreté et de charité est, en effet, la gloire et le signe de l’Église du Christ. » (GS 83-88)

Informations supplémentaires

  • Evangile: selon saint Marc - Mc 12, 38-44