20ème dimanche du temps ordinaire - 19 août 2018

 

Nous poursuivons la lecture du chapitre VI de l’Évangile selon saint Jean. Jésus a multiplié les pains pour la foule. Il prononce ensuite des déclarations surprenantes.

Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel :
si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement.
Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde. »
Les Juifs se querellaient entre eux :
« Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? »

Comment comprendre ces paroles ? Comme un encouragement au cannibalisme ? Quel sens donner au mot « chair » ? Ceux qui l’écoutent « se querellent entre eux », dit le texte. Sans doute ne comprennent-ils pas de la même manière le sens de ces paroles, mais n’est-ce pas encore le cas aujourd’hui ? A l’époque de Jésus, en effet, il y avait un brassage culturel en Palestine. On trouve dans l’Évangile de Jean à la fois chez certains juifs les indices de la pensée sémitique (biblique) et des influences de la pensée hellénistique (grecque). Dans celle-ci, la conception de l’être humain est dualiste : Il est composé d’une part d’une âme immortelle qui préexiste à son corps et lui survit, et d’autre part d’un corps de chair périssable, soumis aux passions et aux vices. L’idéal consiste à se détacher des passions, à mépriser le corps charnel pour accéder à la contemplation philosophique et partager le bonheur immatériel des dieux. Comprendre ainsi le sens du mot « chair » ne peut que scandaliser et amener à trouver méprisante l’incarnation et ridicule la résurrection.

Autre est la conception sémitique. La personne humaine est pétrie de chair et de sang animés par le souffle de l’esprit. Pas de séparation donc entre l’âme et le corps charnel. « Le mot « chair » qualifie la condition terrestre et fragile de l’être humain, par opposition à l’esprit qui indique son origine divine ou céleste : hormis Dieu, tout est chair. « Chair et sang » désignent l’homme en sa fragilité terrestre. « Frêle, il dure peu » (Sg 9). « Manger la chair et boire le sang de Jésus, c’est le manger, c’est s’unir profondément à lui par l’Esprit qui vivifie. » (X. Léon-Dufour)

C’est dans cette logique que l’on peut interpréter les propos de Jésus. Il donne d’ailleurs lui-même à la fin du chapitre VI une clé pour les comprendre : « Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie » Saint Augustin ajoutera : « Que signifie esprit et vie ? Qu’il faut les comprendre en un sens spirituel. Les entends-tu en un sens matériel ? Elles sont encore esprit et vie, mais plus pour toi. »

Lorsque Jean écrit au début de son Évangile « le Verbe s’est fait chair » il affirme que Dieu s’est fait homme, personne charnelle, en son fils qui a partagé notre humanité de chair et de sang. C’est le fondement de la foi chrétienne. En la personne humaine, chair et parole, corps et esprit sont indissociables. Mais l’on pourrait aussi inverser la phrase de Jean : en chacun et chacune de nous la chair se fait verbe, esprit, dynamisme de parole, d’amour et de don. La personne de Jésus n’a pas été une apparence d’homme. « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie… nous vous l’annonçons », écrira plus tard encore saint Jean (1Jn 1, 1-2). Le corps de Jésus, sa vie et sa mort n’ont pas été des apparences ou des simulacres. C’est ce réalisme que Jean veut sans doute mettre en relief face à des courants de pensée qui nient l’humanité du Christ dans des communautés chrétiennes. Jésus insiste sur ce point.

Jésus leur dit alors : « Amen, amen, je vous le dis :
si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme,
et si vous ne buvez pas son sang, vous n’avez pas la vie en vous.

Le réalisme de l’incarnation nous est donné à croire, à célébrer et à vivre dans l’Eucharistie. Ce qui peut paraître rude à croire et à comprendre. La traduction littérale du verbe « manger » est « mâcher, mastiquer ». Traduction choquante, mais combien réaliste. De même que dans le repas pascal, les juifs en mangeant le pain sans levain doivent longuement le mâcher, le mastiquer, pour intégrer dans tout leur être la mémoire de la sortie d’Égypte, l’aspect coûteux de l’événement merveilleux de leur libération, de même dans l’Eucharistie, les chrétiens sont invités à intégrer dans le mystère de leur foi la présence réelle, réaliste de Dieu au milieu des hommes, en la personne de Jésus qui a donné sa vie, qui a versé son sang pour eux. Dans un même mouvement, ils sont appelés à croire aussi en la présence réelle du Christ en eux-mêmes et en la personne de leurs frères et sœurs en humanité. C’est au cœur des expériences humaines de chair et de sang les plus concrètes, qu’elles soient merveilleuses ou tragiques, que Dieu révèle et réalise sa présence au milieu de nous, avec nous et en nous. C’est en guérissant les corps que Jésus a guéri les cœurs et les esprits, les uns et les autres.

La tendance naturelle dans nos cultures serait de désincarner et de spiritualiser les choses de la foi en retombant quelque peu dans les visions dualistes décrites précédemment. Ou encore de réduire la foi chrétienne à une adhésion à des valeurs, des conceptions, des croyances, des principes moraux. Les chrétiens ne sont pas disciples de sagesses ou de théories abstraites, mais de Jésus « vrai Dieu et vrai homme », qui a tout connu de la vie corporelle d’une personne humaine et a été le sage par excellence. Nous ressemblons bien à ceux qui entendent la parole du roi au jour du jugement (Mt 25) : « J’ai eu faim, vous m’avez donné à manger ». Nous sommes tentés de nous écrier comme eux : « Quand t’avons-nous vu avoir faim ? ». Croire que Jésus est présent dans l’hostie implique de croire qu’il est présent en notre être de chair, en la personne de celui qui tend la main à ceux qui sortent des églises. L’adorer dans l’hostie implique d’accompagner un frère en humanité dans l’épreuve pour lui rendre joie et dignité, ou de soigner une personne blessée dans sa chair. Il est bon de relire ce qu’écrivait saint Jean Chrysostome (IVe s) à ce sujet :

Veux-tu honorer le Corps du Christ ?
Ne commence pas par le mépriser quand il est nu.
Ne l’honore pas ici avec des étoffes de soie,
pour le négliger dehors où il souffre du froid et de la nudité.
ar celui qui a dit : Ceci est mon corps, est le même qui a dit :
Quelle utilité à ce que la table du Christ soit chargée de coupes d’or,
quand lui meurt de faim ? Rassasie d’abord l’affamé et orne ensuite sa table.
Tu fabriques une coupe d’or et tu ne donnes pas une coupe d’eau.
En ornant sa maison, veille à ne pas mépriser ton frère affligé :
car ce temple-ci est plus précieux que celui-là…
Qui pratique l’aumône exerce une fonction sacerdotale.
Tu veux voir ton autel ? Cet autel est constitué par les propres membres du Christ.
Et le Corps du Seigneur devient pour toi un autel.
Vénère-le ! Il est plus auguste que l’autel de pierre ou tu célèbres le saint Sacrifice ;
Et toi, tu honores l’autel qui reçoit le Corps du Christ
et tu méprises celui qui est le Corps du Christ.
Cet autel-là, partout il t’est possible de le contempler,
dans les rues et sur les places ;
et à toute heure tu peux y célébrer ta liturgie.

Le baiser de paix, à la messe, précède la communion. Ces deux gestes en effet vont de pair. Avant de recevoir et de manger un fragment de l’unique pain de vie, de l’unique pain rompu pour un monde nouveau de justice et de paix, il est demandé aux communiants de se tourner vers leurs voisins et voisines pour partager la paix du Christ, se reconnaissant tous ainsi comme membres de l’unique et même corps du Christ. Ce geste parfois ou souvent omis n’est pas seulement recommandé mais prescrit dans le missel. Écoutons encore ce que dit Jésus.

Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ;
et moi, je le ressusciterai au dernier jour. […]
Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi,
et moi, je demeure en lui.
De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé,
et que moi je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi.
[…] celui qui mange ce pain vivra éternellement. »

Dans la discussion avec les juifs, le mot « vie » revient sans cesse dans la bouche de Jésus ainsi que l’expression « vie éternelle ». Un mot essentiel dans tout l’Évangile de Jean – associé inévitablement au mot « mort » -. Un mot qui constitue la nouveauté de l’Évangile. La venue du Christ, sa vie et sa résurrection signent la défaite de la mort. Dieu s’est fait homme, s’est humanisé pour que l’homme soit fait Dieu, soit divinisé. De même que les épousailles humaines constituent une communion de chair et de sang entre un homme et une femme (Gn 2, 23), de même en l’incarnation, la communion entre Dieu et l’humanité est devenue communion de vie, merveilleux échange où Dieu prend l’initiative d’épouser la condition charnelle pour qu’elle soit divinisée.

Pain et vin symbolisent la nourriture humaine. Celle-ci fait vivre et entretient le corps et l’esprit de l’homme. Pain et vin sont sources de « sagesse ». Un mot dont la racine latine est le verbe « sapere », qui signifie goûter et déguster. Les deux autres textes de ce dimanche nous invitent à nous questionner à ce sujet. Ils nous donnent de bons conseils de sagesse et d’intelligence spirituelle pour faire de notre existence une vie eucharistique semblable à celle du Christ et pour vivre nos célébrations eucharistiques dans la joie et les chants. La Sagesse a bâti sa maison, – pouvons-nous lire dans le Livre des Proverbes – À qui manque de bon sens, elle dit : « Venez, mangez de mon pain, buvez le vin que j’ai préparé. Quittez l’étourderie et vous vivrez, prenez le chemin de l’intelligence. » Et saint Paul écrit aux Éphésiens :

Prenez bien garde à votre conduite :
ne vivez pas comme des fous, mais comme des sages.
Tirez parti du temps présent, car nous traversons des jours mauvais.
Ne soyez donc pas insensés,
mais comprenez bien quelle est la volonté du Seigneur.
Ne vous enivrez pas de vin, car il porte à l’inconduite ;
soyez plutôt remplis de l’Esprit Saint.
chantez le Seigneur et célébrez-le de tout votre cœur.
À tout moment et pour toutes choses, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ,
rendez grâce (faites eucharistie) à Dieu le Père.

Informations supplémentaires

  • Evangile: selon saint Jean - Jn 6, 51-58