15ème dimanche du temps ordinaire – 15 juillet 2018

Après Ézéchiel, la liturgie de ce dimanche nous présente le prophète Amos. Pour bien situer la première lecture, quelques rappels historiques sont utiles. À la mort de Salomon (Xe s av.J-C), un schisme douloureux a coupé en deux royaumes la Palestine et le peuple de Dieu ; au nord les dix tribus d’Israël, au sud les deux tribus de Juda. En ces frères séparés, le Seigneur voit un peuple unique, son peuple ; il envoie Amos, originaire du sud, prophétiser au nord, à Béthel, où les cultes païens contaminent le culte du peuple de l’Alliance.

C’est là que le prêtre Amazias travaille à son compte ou, au mieux, pour le compte du roi (il ne fait aucune allusion au Seigneur) ; il exerce son rôle de prêtre de façon douteuse, comme son gagne-pain. Amos n’y va pas de main morte quand il dénonce toutes les dérives du culte à Béthel. « Couchés sur des lits d’ivoire, vautrés sur leurs divans, ils mangent les agneaux du troupeau, les veaux les plus tendres de l’étable ; ils improvisent au son de la harpe, […] ils boivent le vin à même les amphores, ils se frottent avec des parfums de luxe, mais ils ne se tourmentent guère du désastre d’Israël ! Je déteste, je méprise vos fêtes, je n’ai aucun goût pour vos assemblées. Quand vous me présentez des holocaustes et des offrandes, je ne les accueille pas ; vos sacrifices de bêtes grasses, je ne les regarde même pas. Éloignez de moi le tapage de vos cantiques ; que je n’entende pas la musique de vos harpes. Mais que le droit jaillisse comme une source ; la justice, comme un torrent qui ne tarit jamais ! » (Amos ch 5 et 6) Ces critiques d’Amos sont insupportables pour Amazias. Voilà pourquoi il lui demande de retourner prophétiser dans son pays du Sud.

Amazias, prêtre de Béthel, dit au prophète Amos :
« Toi, le voyant, va-t’en d’ici, fuis au pays de Juda ;
c’est là-bas que tu pourras gagner ta vie en faisant ton métier de prophète.
Mais ici, à Béthel, arrête de prophétiser ;
car c’est un sanctuaire royal, un temple du royaume. »
Amos répondit à Amazias : « Je n’étais pas prophète ni fils de prophète ;
j’étais bouvier, et je soignais les sycomores.
Mais le Seigneur m’a saisi quand j’étais derrière le troupeau,
et c’est lui qui m’a dit : “Va, tu seras prophète pour mon peuple Israël.”

Souvent dans les religions, les prêtres n’apprécient guère les prophètes, car ceux-ci dénoncent volontiers les dérives liées au culte : commerce religieux, pratiques magiques, alibis qui dispensent de pratiquer la justice. Le culte est souvent chasse gardée des prêtres, lesquels peuvent être en connivence avec le pouvoir politique. Comme Amos, Jésus sera souvent rejeté par les prêtres et grands-prêtres de son temps, et leur devra même sa condamnation à mort. Gardiens sédentaires des rites et des temples, ils sont plutôt enclins à conserver les traditions qu’à s’aventurer sur les routes audacieuses du prophétisme. Nous pouvons noter à ce sujet ce qu’a rappelé le Concile Vatican 2 : la fonction première assignée aux évêques et aux prêtres dans l’Eglise du Christ est le service de la Parole, la dimension prophétique de leur ministère.

Le passage de l’Évangile de Marc au chapitre 6, aujourd’hui, fait suite à celui de dimanche dernier. Jésus a vraiment quitté Nazareth. Après un bref séjour, mal accueilli par ses compatriotes, il est reparti, constatant qu’aucun miracle n’était possible chez les gens sans foi en lui, sclérosés dans leurs coutumes. De sédentaire il se fait nomade comme Abraham. Il parcourt les villages d’alentour en enseignant, écrit saint Marc. Et aussitôt, il invite ceux qu’il a appelés à le suivre et l’imiter, à sortir eux aussi de leur petit monde et élargir leur horizon. Jésus envoie les Douze en mission. Son projet n’est pas de s’installer ni de bâtir avec eux des temples dont ils seraient les prêtres mais de les envoyer prophétiser, et surtout de se conduire comme des pasteurs. Son projet n’est pas de fonder une cité sainte entourée de clôtures où ses disciples seraient bien au chaud entre eux, à l’abri du monde extérieur. Il les envoie sur les routes de l’humanité. Cet envoi en mission prophétique et pastorale plus que sacerdotale, a dû leur paraître à eux aussi fort imprévisible, compte tenu de leur situation, de leur profession. De plus les consignes qu’il leur donne sont assez inattendues.

Jésus appela les Douze ;
alors il commença à les envoyer en mission deux par deux.
Il leur donnait autorité sur les esprits impurs,
et il leur prescrivit de ne rien prendre pour la route, mais seulement un bâton ;
pas de pain, pas de sac, pas de pièces de monnaie dans leur ceinture.
« Mettez des sandales, ne prenez pas de tunique de rechange. »
Il leur disait encore :
« Quand vous avez trouvé l’hospitalité dans une maison,
restez-y jusqu’à votre départ.
Si, dans une localité, on refuse de vous accueillir et de vous écouter,
partez et secouez la poussière de vos pieds :
ce sera pour eux un témoignage. »
Ils partirent, et proclamèrent qu’il fallait se convertir.
Ils expulsaient beaucoup de démons,
faisaient des onctions d’huile à de nombreux malades, et les guérissaient.

Jésus envoie les apôtres deux par deux et non en solitaires. Eux aussi ont quitté leur barque et deviennent nomades. Appelés personnellement pour constituer un groupe de Douze, c’est par deux, « en équipe », qu’ils sont envoyés annoncer la Bonne Nouvelle, chasser les démons, oindre d’huile les malades. Ils sont appelés dans un cadre collégial. Tout disciple envoyé en mission a besoin de compagnons pour avoir plus d’assurance et aussi pour discerner, vérifier avec lui si ce qu’il dit, ce qu’il fait est en accord avec ce qu’a dit et fait le Christ, et ne le trahit pas. Travailler au service du Christ suppose un esprit d’Église, un esprit communautaire. Ce qui est incompatible avec des mentalités ou des pratiques de faux-prophètes qui, au nom d’inspirations individuelles, se mettraient en avant, au mépris de tout esprit de collégialité, feraient bande à part et se constitueraient des chapelles privées, s’autoproclameraient fondateurs d’Églises nouvelles et s’investiraient d’un pouvoir sacré.

  Jésus leur prescrit de ne rien emporter si ce n’est un bâton, de l’huile et des sandales. Accepter une mission au service du Christ suppose donc d’avoir les mains vides, les poches vides, de se désencombrer de ce qu’on possède, de ce qu’on sait, de se désencombrer de soi pour être disposé au dialogue et à l’écoute de ceux à qui l’on est envoyé. L’accueil de l’autre est l’attitude spirituelle première de l’envoyé. D’abord, il se laisse accueillir puisqu’il n’a rien, et qu’il se présente démuni. Il reçoit l’hospitalité, ce qui est la marque de sa disponibilité, de sa pauvreté. C’est ainsi qu’il pourra voir, entendre les personnes dans leur différence, qu’il pourra goûter ce qu’on lui offre à manger. Quand lui-même prendra la parole à son tour, elle aura plus de chance d’être entendue, reçue, dégustée.

Les Douze sont en partance pour leur première mission Les seuls objets recommandés par Jésus en expriment l’essentiel.

Le bâton protecteur du Pasteur, gardien de ses frères et sœurs en humanité.

Le bâton de la défense contre tous les ennemis de l’homme, qui le poussent au mal.

Le bâton du marcheur sur lequel il s’appuie lorsque son pas se fait lourd de fatigue.

De l’huile pour adoucir la peine de ceux qui souffrent et pour soigner leurs blessures.

De bonnes sandales enfin, car les envoyés devront beaucoup marcher et se déplacer.

Saint Paul quant à lui parle de la manière dont il a accompli sa mission. Il relit son expérience du travail apostolique et rend grâce à Dieu au début de la lettre aux Éphésiens d’avoir été appelé, choisi, envoyé en mission pour témoigner du Christ.

Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ.
Dans les cieux, il nous a comblés de sa bénédiction spirituelle en Jésus-Christ.
En lui, il nous a choisis avant la création du monde,
pour que nous soyons, dans l’amour, saints et irréprochables sous son regard.

Il rend grâce aussi pour l’accueil de l’Évangile par les chrétiens d’Ephèse à qui il l’a annoncé et il leur dit :

Dans le Christ, vous aussi, après avoir écouté la parole de vérité,
l’Évangile de votre salut, et après y avoir cru,
vous avez reçu la marque de l’Esprit Saint. […]
C’est pourquoi moi aussi, […] je ne cesse pas de rendre grâce,
quand je fais mémoire de vous dans mes prières :
que le Dieu de notre Seigneur Jésus-Christ, le Père dans sa gloire,
vous donne un esprit de sagesse qui vous le révèle et vous le fasse vraiment connaître.
Qu’il ouvre à sa lumière les yeux de votre cœur…

Ainsi, ce que dit Jésus aux Douze au moment de leur envoi en mission est complété de manière heureuse par ce qu’écrit saint Paul après avoir accompli sa mission. C’est beau de l’entendre rendre grâce pour ce qu’il a reçu de ceux à qui il a été envoyé. C’est beau aussi de l’entendre exprimer sa joie face à la générosité dont ils ont fait preuve pour le recevoir chez eux et surtout pour accueillir l’Évangile du Christ.

Informations supplémentaires

  • Evangile: selon saint Marc - Mc 6, 7-13