21ème dimanche du temps ordinaire - 25 août 2019

De dimanche en dimanche nous continuons, en l’évangile selon saint Luc, d’accompagner le Christ dans sa marche vers Jérusalem. Aujourd’hui une question difficile concernant le salut lui est posée par un inconnu.

Dans sa marche vers Jérusalem,
Jésus passait par les villes et les villages en enseignant.
Quelqu’un lui demanda : « Seigneur, n’y aura-t-il que peu de gens à être sauvés ? »
Jésus leur dit : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite,
car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas.

Cette question adressée à Jésus se pose à toutes les religions fondées sur une foi en un salut, un mot qui est revêtu de sens divers selon les contextes culturels dans lesquels il est employé. Comme le fait l’inconnu qui s’adresse à Jésus, le plus souvent le verbe « sauver » est conjugué au futur et concerne l’après la mort. Dans la Bible il est associé à l’éternité et aux critères du jugement dernier. Il donnait lieu à des débats au temps de Jésus. Ou bien pensait-on, ne seront sauvés que les membres du peuple élu, les justes, les purs, ceux qui mettent scrupuleusement en pratique tous les commandements et préceptes de la Loi. Ou bien « tous les peuples et tous les pays » (ps 116).
Dans l’histoire de l’Eglise aussi, la question du salut éternel et des conditions pour l’obtenir a été importante et l’est encore. « Je n’ai qu’une âme qu’il faut sauver, de l’éternelle flamme, je veux la préserver… » chantait-on. Le baptême a été considéré comme le sacrement jugé nécessaire au salut, et durant les siècles de chrétienté, on a jugé nécessaire de le donner dès la naissance. Il introduisait le baptisé dans l’Eglise hors de laquelle il n’y avait pas de salut. Le Concile Vatican 2 a changé les perspectives en proclamant : « À ceux qui, sans faute de leur part, ne sont pas encore parvenus à une connaissance expresse de Dieu, mais travaillent, non sans la grâce divine, à avoir une vie droite, la divine Providence ne refuse pas les secours nécessaires à leur salut. » (LG 16)
Jésus ne semble pas très satisfait de la manière dont la question lui est posée ; n’y aura-t-il que peu à être sauvés ? La question était posée au futur, Jésus répond par une exhortation au présent d’abord, et prend l’image de la porte étroite. Il monte à Jérusalem et choisit la porte étroite pour y entrer. Il n’essaie d’échapper ni aux difficultés quotidiennes ni à la croix. Il ne cherche pas à tricher ou à employer des sophismes raffinés pour justifier un modèle de vie plus facile. Le Christ n’a jamais dit “non” à son Père, et même au moment de son agonie suprême, à Gethsémani, il priera en disant « non pas ma volonté, mais la tienne. » (Lc 22,42) Jésus a fait œuvre de salut au présent, en relevant, en guérissant, en pardonnant. Il ne disait pas « ta foi te sauvera », mais « ta foi t’a sauvé », ici et maintenant. Il se présentait lui-même ainsi : « Moi, je suis la porte. Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé » (Jn 10, 9). Une porte grande ouverte, mais une porte étroite, car elle était celle de la foi en lui, le fils de Dieu. Le reconnaître comme tel n’a pas été facile.
Il y a dans l’évangile d’aujourd’hui trois types de portes : l’une est étroite, l’autre close et la troisième largement ouverte. Ce qui importe pour Jésus c’est d’inviter ses auditeurs à changer de comportement et à ne pas à remettre pas au lendemain la décision de prendre comme lui la route du salut, dit Jésus. Sans attendre, que chacun prenne au sérieux son existence. Chercher à entrer dans la cohue, au dernier moment c’est risquer de trouver porte close. Beaucoup se presseront au portillon sans parvenir à passer. Il y a donc urgence de vivre l’évangile chaque jour. L’éternité est déjà commencée pour chacun. Le temps du salut, c’est aujourd’hui. Etre sauvé, c’est vivre l’évangile à chaque instant. C’est vivre en fils de Dieu, sauvé et aimé par lui. C’est accepter la fragilité, l’humilité, le service, et être disposé à se convertir sans cesse pour vivre à l’image de son Fils comme l’écrit l’auteur de l’épître aux Hébreux à une communauté chrétienne des commencements qui, dans un monde hostile et ouvert à toutes sortes d’injustices et de violences, a choisi la porte étroite de l’Evangile du Christ.

Vous avez oublié cette parole de réconfort, qui vous est adressée comme à des fils :
Mon fils, ne néglige pas les leçons du Seigneur,
ne te décourage pas quand il te fait des reproches.
Quand le Seigneur aime quelqu’un, il lui donne de bonnes leçons ;
il corrige tous ceux qu’il accueille comme ses fils. Ce que vous endurez est une leçon.
Dieu se comporte envers vous comme envers des fils ;
et quel est le fils auquel son père ne donne pas des leçons ?
Quand on vient de recevoir une leçon,
on n’éprouve pas de la joie mais plutôt de la tristesse.
Mais plus tard, quand on s’est repris grâce à la leçon,
celle-ci produit un fruit de paix et de justice.
C’est pourquoi, redressez les mains inertes et les genoux qui fléchissent,
et rendez droits pour vos pieds les sentiers tortueux.
Ainsi, celui qui boite ne se fera pas d’entorse ; bien plus, il sera guéri.

Faisant suite à l’image de la porte étroite du présent, Jésus emploie l’image de la porte close, et se situe dans la perspective du jugement futur.

Quand le maître de la maison se sera levé et aura fermé la porte,
si vous, du dehors, vous vous mettez à frapper à la porte,
en disant : ´Seigneur, ouvre-nous´, il vous répondra : ´Je ne sais pas d’où vous êtes.´
Alors vous vous mettrez à dire :
´Nous avons mangé et bu en ta présence, et tu as enseigné sur nos places.´
Il vous répondra : ´Je ne sais pas d’où vous êtes.
Éloignez-vous de moi, vous tous qui faites le mal.´
Il y aura des pleurs et des grincements de dents
quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob
et tous les prophètes dans le royaume de Dieu, et que vous serez jetés dehors.

Cette parole sévère de Jésus en saint Luc rejoint celle qu’il formule en saint Matthieu « J’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’avais soif, et vous ne m’avez pas donné à boire… » (Mt 25, 43). Vous serez jugés d’abord sur vos actes accomplis durant votre vie. N’allez pas vous imaginer, dit Jésus à ses auditeurs, quand vous frapperez à la porte, que le fait de vous réclamer de Dieu ou du Christ sera un argument décisif pour qu’on vous ouvre. Inutile de vous prévaloir d’être son ami ou son représentant, d’être son peuple élu ou son Eglise. Se gargariser du nom de Dieu ne donne aucun droit au salut. Auprès de lui il n’y a ni passe-droit, ni copinage. Si vous avez prôné le mal, la haine ou l’oppression en son nom, alors vous vous entendrez dire : « Je ne sais pas d’où vous êtes… ». Vous n’êtes pas de mon monde ! Parler du Christ, en son nom, sans lui ressembler dans sa manière de vivre son humanité, c’est s’éloigner de lui et refuser déjà d’entrer dans son Royaume spirituel. Si vous avez pris prétexte de votre foi en Dieu pour vous évader de vos responsabilités terrestres, il vous révélera que vous vous êtes éloignés de lui, alors que vous pensiez vivre en son intimité.
Après ce double usage de l’image de la porte, Jésus revient à la question du début et y répond encore en changeant de perspective. La porte étroite ou close se fait porte grande ouverte à un salut qui est participation à un festin dans le royaume spirituel de Dieu.

Alors on viendra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi,
prendre place au festin dans le royaume de Dieu.
Oui, il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers. »

La volonté de Dieu est que tous soient sauvés. Le festin qu’il prépare dans son royaume est ouvert à tous les peuples : est-ouest-nord-midi, toute la terre est invitée et pas seulement le petit nombre des membres d’Israël, pas seulement les parfaits. Nous reconnaissons bien là la dimension universelle du salut que Jésus vient annoncer, et sur laquelle l’évangéliste Luc insiste sans relâche. Il y a dans ce passage d’Evangile comme un agacement et un ton agressif dans les paroles du Christ. Aux membres du peuple d’Israël qui s’enferment dans des pratiques sclérosées, légalistes, qui refusent de se convertir à l’Evangile, qui s’estiment assurés d’être sauvés et méprisent les païens ou les pécheurs, il annonce que les peuples de toute la terre lui feront meilleur accueil et que la porte du Royaume leur sera grande ouverte. Les avertissements du Christ sont toujours d’actualité et sont en parfaite harmonie avec ce qu’annonçait déjà le prophète Isaïe rappelant à Israël sa vocation à l’universalité.

Parole du Seigneur. Je viens rassembler les hommes
de toute nation et de toute langue.
Ils viendront et ils verront ma gloire : je mettrai un signe au milieu d’eux !
J’enverrai des rescapés de mon peuple vers les nations les plus éloignées,
vers les îles lointaines qui n’ont pas entendu parler de moi
et qui n’ont pas vu ma gloire : ces messagers de mon peuple
annonceront ma gloire parmi les nations.
Et, de toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères, en offrande au Seigneur,
sur des chevaux ou dans des chariots, en litière,
à dos de mulets ou de dromadaires.
Ils les conduiront jusqu’à ma montagne sainte, à Jérusalem,
comme les fils d’Israël apportent l’offrande,
dans des vases purs, au temple du Seigneur.
Et même je prendrai des prêtres et des lévites parmi eux.

« Les prêtres et les lévites », comme le dit Isaïe risquent d’être surpris et de grincer des dents, quand ils vont découvrir qu’ils sont derniers à pouvoir entrer par la porte alors qu’ils croyaient détenir le droit d’entrer les premiers.

Informations supplémentaires

  • Evangile: selon saint Luc - Lc 13, 22-30