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14ème dimanche du temps ordinaire - 5 juillet 2020

Il y a dans les récits évangéliques quelques rares prières de Jésus. Saint Matthieu nous en présente deux : le Notre Père que Jésus recommande à ses disciples, et puis cette autre prière plus personnelle qu’il adresse à son Père.

En ce temps-là Jésus prit la parole et dit :
« Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre,
D’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits.
Oui, Père, car tel a été ton bon plaisir.
Tout m’a été remis par mon Père, et nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père,
et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler.
« Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai.
Chargez-vous de mon joug et suivez mon exemple, car je suis doux et humble de cœur,
et vous trouverez soulagement et repos pour vos âmes.
Oui, mon joug est aisé et mon fardeau léger. »

Une prière brève : trois phrases. Jésus s’inspire peut-être d’un passage du psaume 8. « Jusqu’aux cieux, ta grandeur est chantée par la bouche des enfants, des tout-petits ». Dans la traduction littérale les tout-petits désignent « les nourrissons encore à la mamelle », pas encore sevrés, qui ne parlent pas encore, mais dont l’existence est déjà une parole de louange. Cette prière de Jésus rappelle le Magnificat de Marie. Lui aussi a été tout petit, fruit de ses entrailles, nourri de son lait, éduqué par elle et Joseph. Lui aussi proclame comme elle l’amour privilégié de son Père pour les humbles, les petits, et invite à comprendre la grandeur de Dieu comme la plus grande humilité qui soit, et sa toute puissance comme une infinie capacité d’aimer et de servir.

Ce ne sont pas forcément les grands, les puissants, les sages qui savent le mieux bénir, mais plutôt ceux qui ne mettent pas leur confiance dans leur grandeur, leur pouvoir, leur science. Ce sont les modestes qui se contentent de leur humble place et ne revendiquent pas d’être assis sur des trônes. Ils sont les plus proches de l’humilité du Dieu-Père que Jésus a révélé, se rendant lui-même proche des pauvres et des petits. Bernadette de Lourdes répondait à une sœur qui lui demandait ce qu’on fait d’un balai lorsqu’on a fini de balayer : « Sa place est dans un petit coin derrière la porte. J’ai servi de manche à balai à la Sainte Vierge. Lorsqu’elle n’a plus eu besoin de moi, elle m’a mise à ma place qui est derrière la porte. » Et en frappant dans ses mains elle ajoutait : « J’en suis très contente et j’y reste. »

Jésus fait ensuite une révélation à propos de sa mission : C’est en lui, son Fils, que Dieu s’est fait connaître. En saint Matthieu (18 1-6) Jésus fait de l’accueil des tout-petits une exigence majeure pour ses disciples. Dans un passage précédent, Jésus a dit de Jean Baptiste qu’il était le plus grand parmi les enfants des hommes, et cependant que le plus petit était plus grand que lui dans le royaume. Mais les petits, qui sont-ils ? Dans son Évangile, saint Matthieu parlent d’eux très souvent. On pourrait les qualifier de plusieurs manières.

Tout d’abord ce sont les gens dont on dit tantôt avec respect qu’ils sont simples, et tantôt avec commisération qu’ils sont simplets. Jésus les oppose tous aux sages et aux savants. Ce sont les gens sans prétention qui n’ont pas la « grosse tête ». Ils n’ont pas toujours « zéro faute » en tout, ne mènent pas forcément une vie rangée, sans accrocs, ne marchent pas toujours dans les clous, et n’usent pas de tout avec modération. Ils sont peu enclins à condamner ceux qui ne respectent pas scrupuleusement toutes les règles morales. Ils ne se présentent pas non plus comme des « messieurs qui savent tout », qui ont longuement étudié et sont des puits de connaissances. Ils se reconnaissent pécheurs mais ils ont bon cœur et s’entraident dans leurs difficultés.

Les petits sont aussi les gens démunis, dépendants, en situation de précarité, car ils ne possèdent pas grand-chose et ne sont pas toujours chanceux dans la vie. Ils n’ont souvent ni biens, ni travail, ni santé. Ils sont petits face aux possédants qui ne manquent ni de choses matérielles ni d’argent, et dont l’avenir paraît garanti, assuré.

Les petits ce sont enfin les accablés de lourds fardeaux, de jougs pesants. Sur le plan social, ce sont les gens soumis et exploités, mal rétribués, mal considérés, bons pour les travaux les plus durs, voire les plus forcés. Sur le plan politique, ils sont soumis à l’arbitraire de ceux qui les gouvernent et les commandent. Sur le plan judiciaire, ce sont des petites gens sur qui pèse plus que sur les autres la dureté des lois, civiles ou religieuses, insolvables et jamais en règle devant des prescriptions qui leur paraissent impraticables. Petites gens souvent abstentionnistes en tous domaines, puisque leur avis ne compte guère. Sur le plan religieux ils sont considérés comme pécheurs et objets de mépris. Quand Jésus parle de ceux qui peinent et ploient sous le fardeau, Jésus pense sans doute à tous ces frères humains qu’il est venu sauver.

Dans sa prière, Jésus déclare que les petits sont plus aptes à être ses disciples et à connaître Dieu, car leur cœur est plus ouvert que celui des grands et puissants auxquels Dieu ne peut se révéler. Ils sont en grand danger car leurs richesses et leur perfection légaliste peuvent constituer comme des écrans opaques qui les empêchent d’être lucides devant la condition humaine, devant Dieu. Face à la personne du Christ et à l’écoute de sa parole, ils ont comme des boules ‘Quies’ qui leur bouchent les oreilles et les rendent sourds à son message.

Comprise ainsi, cette prière subversive de Jésus rejoint celle de Marie. Elle remet en cause les ennemis qui veulent sa perte : grands prêtres, scribes ou pharisiens, qui parlent sans cesse de Dieu, qui se font appeler maîtres, qui s’estiment plus grands que les autres. Jésus ose se lamenter sur eux et même les affronter car ils imposent aux gens simples des fardeaux pesants qu’eux-mêmes se refusent à remuer du doigt, des exigences tellement strictes qu’elles barrent aux petits l’entrée du Royaume. Contrairement à eux, il se déclare lui-même doux et humble de cœur, et il invite à venir à lui ceux qui ploient sous le fardeau, car son joug est facile à porter et son fardeau léger. Soucieux d’accomplir la volonté de son Père, il se présente comme dépossédé de tout. « Lui qui est riche, il s’est fait pauvre à cause de nous, pour que nous devenions riches par sa pauvreté » (2 Co 8,9). Maître et Seigneur, il se présente comme serviteur de la miséricorde de son Père, avec un cœur empli de douceur et d’humilité.

Jésus ne promet pas aux petits de vivre sans fardeau. Lui-même n’a pas refusé de porter le sien, de porter sa croix. Il leur parle de soulagement et de repos. Contrairement au fardeau de l’enseignement des pharisiens qui pèse lourd sur les petites gens, le sien est léger et se porte avec joie, car il est allégé par l’amour du Père et sa miséricorde infinie pour les pécheurs. Les jougs que portaient les bœufs étaient d’une seule pièce, mais comportaient deux places. Celui de Jésus aussi. A celui qui est seul à porter le sien, Jésus propose de le porter avec lui, de prendre près de lui la place vide de son joug pour qu’il soit moins pesant.

Les deux autres textes de ce dimanche sont en harmonie avec le message de l’Évangile. Jésus est un Messie qui ne vient pas comme un chef militaire avec des chars de guerre et des chevaux de combat. Il vient comme un roi d’humilité monté sur un âne jeune, annonciateur de paix et de tendresse, comme l’annonce le prophète Zacharie dans la première lecture.

Exulte de toutes tes forces, fille de Sion. Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem !
Voici ton roi qui vient vers toi : il est juste et victorieux,
humble et monté sur un âne, un âne tout jeune.
Ce roi fera disparaître d’Éphraïm les chars de guerre, et de Jérusalem les chevaux de combat ;
il brisera l’arc de guerre, et il proclamera la paix aux nations.

Et saint Paul invite les croyants à rechercher la vraie grandeur :

Vous n’êtes pas sous l’emprise de la chair,
mais sous l’emprise de l’Esprit, puisque l’Esprit de Dieu habite en vous.

La vraie grandeur n’est pas celle du monde, que propose « la chair », ce mot qui désigne la fragilité de la condition humaine. Les puissants se fourvoient quand ils rêvent d’une fausse grandeur. La vraie grandeur est celle de l’Esprit de Dieu qui habite les disciples du Christ quand à l’exemple de leur maître ils sont doux et humbles de cœur.

En conclusion une belle réflexion de saint Augustin : « Celui à qui le Père a tout donné et que personne ne connaît si ce n’est le Père, celui qui seul connaît le Père, avec celui à qui il lui a plu de le révéler, celui-là n’a pas dit : « Apprenez de moi à construire le monde ou à ressusciter les morts », mais : Je suis doux et humble de cœur (Mt 11,29). Salutaire doctrine ! Voilà-donc à quoi se réduisent tous les trésors de sagesse et de science cachés en toi (Col 2,3) : à apprendre de toi cette leçon capitale, que tu es doux et humble de cœur ! Est-ce donc chose si grande d’être petit que, si ce n’était à ton école, à toi si grand, on ne pourrait absolument pas l’apprendre ? Qu’ils t’écoutent, qu’ils viennent à toi, qu’ils apprennent de toi à être doux et humbles, ceux qui recherchent ta miséricorde et ta vérité, en vivant pour toi, non pour eux. Qu’il entende cela, celui qui peine, qui est chargé, qui ploie sous son fardeau jusqu’à ne point oser lever les yeux au ciel, le pécheur qui se frappe la poitrine et n’approche que de loin ». (cf, Lc 18, 13)

Informations supplémentaires

  • Evangile: selon saint Matthieu - Mt 11, 25-30