6ème dimanche de Pâques - 21 mai 2017

Ce dimanche encore, saint Jean nous rapporte les propos de Jésus à l’heure où il passe de ce monde à son Père.

Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements.
Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur
qui sera pour toujours avec vous :
l’Esprit de vérité, lui que le monde ne peut recevoir,
car il ne le voit pas et ne le connaît pas ;
vous, vous le connaissez, car il demeure auprès de vous, et il sera en vous.
Je ne vous laisserai pas orphelins, je reviens vers vous.
D’ici peu de temps, le monde ne me verra plus, mais vous,
vous me verrez vivant, et vous vivrez aussi. […]

Ces paroles de réconfort, ces promesses de soutien, les disciples en garderont le souvenir lorsqu’ils affronteront l’épreuve de la mort de Jésus. « Vous me verrez, et vous vivrez aussi. » Quelle force en si peu de mots ! Vos yeux s’ouvriront, ceux de votre cœur qui comprendra le sens de ma mort qui les avait éteints. Mais je vous révélerai qui j’étais, qui je suis, et vous vivrez aussi de ma vie, de la vie véritable, de la vie divine plus forte que toutes les morts.

C’est la force de cette vie qui permettra aux disciples d’affronter les persécutions qui les attendent et les crises qu’ils vont traverser. Dans le chapitre VIII des Actes des Apôtres, saint Luc raconte une nouvelle crise encore vécue par l’Eglise naissante à Jérusalem. Elle n’est pas interne cette fois mais émane d’un rejet et d’une persécution. Pour bien comprendre le passage des Actes proposé dans le missel, il serait bon de commencer la lecture dès le début de ce chapitre 8 (v. 1-4).

Saul approuvait le meurtre d’Etienne.
Ce jour-là, éclata une violente persécution contre l’Église de Jérusalem.
Tous se dispersèrent dans les campagnes de Judée et de Samarie,
à l’exception des Apôtres. Des hommes religieux ensevelirent Étienne
et célébrèrent pour lui un grand deuil.
Quant à Saul, il ravageait l’Église, il pénétrait dans les maisons,
pour en arracher hommes et femmes, et les jeter en prison.
Ceux qui s’étaient dispersés annonçaient la Bonne Nouvelle de la Parole
là où ils passaient. C’est ainsi que Philippe, l’un des Sept,
arriva dans une ville de Samarie, et là il proclamait le Christ.
Les foules, d’un même cœur, s’attachaient à ce que disait Philippe,
car elles entendaient parler des signes qu’il accomplissait, ou même les voyaient.
Beaucoup de possédés étaient délivrés des esprits impurs,
qui sortaient en poussant de grands cris.
Beaucoup de paralysés et de boiteux furent guéris.
Et il y eut dans cette ville une grande joie.
Les Apôtres, restés à Jérusalem,
apprirent que la Samarie avait accueilli la parole de Dieu.
Alors ils y envoyèrent Pierre et Jean.
À leur arrivée, ceux-ci prièrent pour ces Samaritains
afin qu’ils reçoivent l’Esprit Saint ;
en effet, l’Esprit n’était encore descendu sur aucun d’entre eux :
ils étaient seulement baptisés au nom du Seigneur Jésus.
Alors Pierre et Jean leur imposèrent les mains, et ils reçurent l’Esprit Saint.

Les chrétiens de Jérusalem, juifs sans doute pour la plupart, n’avaient pas envisagé qu’ils allaient être chassés de la ville sainte, obligés de se disperser pour sauver leur vie, au risque de voir leur communauté dispersée. Contraints malgré eux de se réfugier dans les campagnes de Judée, et même de Samarie, cette région réputée comme hérétique et pervertie par des pratiques païennes. Les apôtres restent à Jérusalem, peut-être moins menacés que les nouveaux diacres. Ceux-ci ne sont plus que six. Ils vont s’enfuir, sans doute parce qu’ils se sentent en danger à cause de la fureur des anciens, des scribes, du sanhédrin que les propos d’Etienne avaient déclenchés. Philippe, l’un d’entre eux, ne se laisse pas abattre par la mort de son ami. Courageux disciple de Jésus, il ose proclamer l’Evangile aux samaritains chez qui il a trouvé refuge. Comme Jésus, il chasse d’au milieu d’eux les esprits mauvais et guérit les infirmes. Surprise ! Beaucoup de samaritains se convertissent et se font baptiser. Restés à Jérusalem, les apôtres apprennent que la Parole de Dieu annoncée par Philippe est accueillie avec joie. Ils envoient deux des leurs pour soutenir et confirmer ces nouveaux chrétiens.

Quelques réflexions après ce récit. Les crises peuvent remettre en cause un ordre existant. Changements heureux quand il s’agit de crises de croissance, par exemple, mais tragiques quand il s’agit de scandales, de conflits, de séparations, ou pire encore de persécutions menaçant l’existence d’une personne ou d’un groupe. Toute crise peut conduire au déni et au désastre ou s’avérer féconde. Quand elle survient, on peut se replier sur soi, entre soi, se protéger derrière des murs, se réfugier dans des sécurités nostalgiques. On peut encore être habité comme Paul d’une « rage meurtrière et ravageuse » et jeter en prison ceux qui menacent les valeurs d’une religion, d’un État, d’une tradition, de normes diverses de la part de ceux qu’elles dérangent. On peut enfin s’adapter à une situation nouvelle, se montrer créatif en transformant les contraintes en ressources. Dans le cas de Jésus, on peut se voir appelé à convertir son regard, voir autrement ce prophète crucifié et vivre à sa manière.

La naissance du christianisme a été une crise au sein du judaïsme, car Jésus remettait en cause certaines représentations de la Loi et du Temple. Comme les meurtriers d’Etienne et avec eux, Saul de Tarse se comporte d’abord en persécuteur des disciples de Jésus. Mais plus tard, après avoir « ravagé l’Eglise », après une rencontre personnelle avec le Christ, il fera volte-face, abandonnera son hostilité et usera ses forces pour fonder et servir les premières Églises. De persécuteur des chrétiens il se fera leur défenseur, et se comportera comme le Christ quand il se trouvera lui-même persécuté. Ainsi, une crise personnelle, même négative, peut amener à une remise en cause radicale.

La crise de l’exil avait amené Israël à vivre un long moment en terre étrangère. Considérée d’abord comme un malheur, elle avait été l’occasion pour les exilés, de découvrir un monde païen paraissant de loin hostile et pervers et de plus près, détenteur de valeurs authentiquement humaines, proches de celles de la Loi de Dieu sans la connaître encore. C’est à partir de cette expérience qu’Israël, grâce aux prophètes, va approfondir sa vocation universelle.

Les chrétiens persécutés à Jérusalem vivront une expérience d’exil eux aussi, mais c’est à partir de cet exil que l’on voit l’Eglise, dans le livre des Actes des apôtres, naître et se répandre en dehors de Jérusalem qui va cesser d’en être le centre. Après la crise vécue par saint Paul, nous pouvons penser aussi à celle qu’a traversée saint Pierre. Choqué par la Passion de Jésus, il lui est cependant resté fidèle malgré son reniement. On pourrait dire plutôt qu’il est devenu fidèle autrement qu’avant son reniement. « Si vous m’aimez, vous resterez fidèles à mes commandements » avait dit Jésus. Écoutons ce que Pierre le converti écrit dans sa Première Lettre à des chrétiens exilés en terre païenne. Le ton est celui d’un testament.

Honorez dans vos cœurs la sainteté du Seigneur, le Christ.
Soyez prêts à tout moment à présenter une défense
devant quiconque vous demande de rendre raison de l’espérance qui est en vous ;
mais faites-le avec douceur et respect.
Ayez une conscience droite, afin que vos adversaires soient pris de honte
sur le point même où ils disent du mal de vous
pour la bonne conduite que vous avez dans le Christ.
Car mieux vaudrait souffrir en faisant le bien,
si c’était la volonté de Dieu, plutôt qu’en faisant le mal.
Car le Christ, lui aussi, a souffert pour les péchés, une seule fois,
lui, le juste, pour les injustes, afin de vous introduire devant Dieu ;
il a été mis à mort dans la chair, mais rendu à la vie dans l’Esprit.

L’Eglise connaît aujourd’hui un temps de crises. En Orient les chrétiens sont persécutés de manière terrible. En Occident ils connaissent une expérience d’exil de l’intérieur, face aux cultures de la modernité, de la sécularisation. Fini le temps où l’on était chrétien par habitude. Mais cette crise que traverse l’Eglise peut s’avérer féconde, si elle provoque et amène les chrétiens à rendre compte de leur foi et de leur espérance. Et surtout si l’Eglise imite le chemin de Pierre, lui si violent dans les récits évangéliques, qui prêche la douceur et le respect ! Comme l’y a invitée le Concile Vatican 2, l’Eglise désapprend aujourd’hui l’autoritarisme et la condamnation et choisit la miséricorde et le dialogue. Qu’elle ne réponde pas au mépris par le mépris, et que ses membres gardent vivante leur espérance quand ils sont tentés de baisser les bras. Qu’elle garde grandes ouvertes ses portes et ses fenêtres, plutôt que frileusement fermées.

Informations supplémentaires

  • Evangile: selon saint Jean - Jn 14, 15-21
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